Dominique Thirion

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De l’infini



Je lis le journal. Je me dis que cligner des yeux n’a pas comme unique fonction d’humidifier la cornée. Je me dis que cligner des yeux me repose aussi du réel.


« Je viens de lire qu’en Amérique du Sud, on a torturé des femmes en leur mettant un rat vivant dans le vagin » raconte un rat à un autre rat dans une planche de Reiser. Je lève la tête et demande à mon ami : " Tu crois que c’est vrai ? ". Il précise : " Il ronge les organes et s’asphyxie dans l’hémorragie. " Je m’éteins. Suppliciée.


Je regarde par la fenêtre. Absente. Une phrase me vient en tête : " les écrivains vivent derrière une fenêtre ". Par curiosité, je feuillette mes auteurs préférés. Par hasard, dans chaque livre, une histoire de fenêtre. Je me dis : "Les fenêtres dans les livres c’est comme les escaliers dans les films : on n’y échappe pas. "


Je me réveille avec une question :" N’ai-je pas inventé ma pratique artistique pour pouvoir vivre dans le monde ? " Illico, je me rendors.


J’attends le tram 81. Je regarde les gens passer. Je deviens cette femme fatiguée, un bébé dans les bras, une poussette pleine de courses devant elle, un petit garçon derrière. Comme sa mélancolie, ses enfants et ses paquets me pèsent. Elle croise deux jeunes Marocaines insouciantes. Ouf, je deviens insouciantes…


Je pense à ma grand-mère qui lorsque j’étais adolescente me déconseillait de lire Nietzsche. « Cet homme peut te faire du mal » disait-elle. Elle lisait des romans-photos qui racontaient toujours la même et prévisible histoire d’amour. Pour elle, c’était une question de survie, mais je ne le savais pas encore. Elle me raconta plus tard combien le monde la bouleversait dans sa chair et comment elle avait survécu à de terribles dépressions : en oubliant.


Je me dis que je dois oublier ce que je sais pour tomber amoureuse d’une idée et lui donner forme. Oublier momentanément.

… oublier mes peurs.


Je suis un élastique.


Je pense à Hans. A lui, je me suis confiée. Avec lui, je me suis déshabillée. Je me suis vue. Me voilà nue maintenant. Sans mes mensonges.


Une amie m’avoue : je me masturbais en pensant à des axiomes mathématiques. Je réfléchis :
J’ai filmé 1 femme qui, debout, pisse dans son collant rose. J’ai écrit une histoire d’amour nécrophile à 3 voix. J’ai remplacé 4 des 48 717 fenêtres dormantes du Quartier Manhattan à Bruxelles par 4 fenêtres ouvrantes. J’ai fait danser 150 personnes dans le hall de la gare du Midi sur la chanson Heat Wave : «… and I’m filled with desire, it could be a devil in me... » Je pourrais imaginer des partouses d’idées pour Virginie Devillers et Jacques Sojcher. Comment rendre les chiffres désirables ?

J’ai envie d’écrire : Chère Virginie Devillers, cher Jacques Sojcher, les belles intuitions des artistes ne découlent pas de la connaissance, elle la précèdent.


Mon ordinateur veut que je remplace Sojcher par Soccer, Sochalien, Socle, Socque, Socquette. Je refuse ses propositions. J'abandonne le nom.


J’aime être là, simplement. Ouverte. Prête à la coïncidence. Vierge de tout ce que j’ai appris. Je me demande si c’est réellement possible.


Tout ce que je regarde parle. J’ouvre le frigo et les œufs me racontent qu’ils peuvent tenir en équilibre sur leur tête. Tout ce que j’entends bavarde. La radio me dit : «laisse venir l’imprudence ». De la coïncidence entre ce que je suis et ce qui m’est donné naissent les belles idées. Elles me caressent ou me giflent. Je fais avec ce qui me caresse.


Je ne sais plus à quel moment j’ai compris que je ne devais pas les chercher, ces belles idées, mais attendre qu’elles me viennent.


me laver souvent sous les aisselles pour faire disparaître l’âcreté de ma sueur.
savoir dire " je t’aime sans être ivre morte
rire de l’horreur du monde
croire encore
coudre des boutons
me donner entièrement au plaisir
la sublime volupté éprouvée lorsque les cheveux de l’autre glissent dans mon dos et effleurent doucement ma peau
j’arrête ici la liste incomplète de ce que j’ai appris !


J’ai voulu que la mise en plis, le brushing et les bigoudis prennent place dans la revue de l’Université de Bruxelles. La question de Virginie Devillers, j’ai voulu la poser à Frédérique, mon coiffeur : « Qu’as-tu fait – ou pas – avec ce que tu as appris – ou pas ? »…
Finalement, on a parlé d’autre chose.


Je ne peux m’empêcher de regarder d’ici, de là et puis aussi de là-bas et encore de par ce coté... Je me raisonne : JE ME DOIS D’AVOIR UN POINT DE VUE. Je rajoute tout bas : Avoir un point de vue est tellement réducteur…
Je n’ai pas encore trouvé la solution.


Je fais, donc j’apprends. Pas l’inverse.


" Je tente de fredonner des airs inconnus pour effriter la laideur du monde. " Putain, j’ai encore laissé échapper une phrase romantique !


… … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …
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De mon enfance, je me souviens d’une phrase écrite dans mon carnet de poésie. « Dans la vie, ma chérie ne compte que sur toi-même. Ta marraine qui t’aime. »


Appris – ou pas ?
Maximes familiales. Florilège :
Mon père : « Dans la vie il y a les voleurs et les volés. Autant être voleur. »
Ma mère : « Votre père l’exige de moi deux fois par nuit. C’est un régime de prostituée. »
Mes sœurs et moi, on s’est bouché les oreilles, on a fait semblant de ne pas comprendre.
Reste la peur. Ou le rire.


- Les écrivains sont-ils de bons parents de substitution ?
- Non, ils n’ont pas de lèvres qui embrassent les enfants qui vont dormir.


La confiance… Je dois encore apprendre à me donner à elle.


Je m’inquiète. Une seconde de vie est infinie dans ce qu’elle me fait voir. Comment vais-je répondre à Ce que j’ai fait ou pas avec ce que j’ai appris ou pas ? Combien de vies ai-je besoin pour y répondre ? Autant de jours que de secondes vécues.


À peine les yeux ouverts, la tête travaille. Je regarde le rectangle de ciel que je vois de mon lit. Le ciel est neutre, gris clair je dirais. Pourtant sa lumière est si puissante qu’il surpasse de blancheur les murs blancs de la chambre.


Moi. Petite.
Quand je serai grande, je serai majorette...
et puis j’irai me promener dans les nuages.

Moi. Le soir, sortie de lycée.
« Le train pour Masnuy-St-Jean entre en gare voie 2. »
Le train entre dans ma nuit et je ne m’appelle pas Jean.

Une gare encore. J’ai vingt ans. Voyageurs, navetteurs pressés, ils passent, personne ne danse.

Plus tard.
Je répète avec des vraies majorettes, on va défiler dans une exposition d’Art Contemporain...
Une compagnie d’aviation m’ouvre le cockpit d’un 737, je vole et filme au-dessus des nuages...
La SNCB dit oui : mes annonces fantasques, mélangées aux annonces réelles, sont dites par les haut-parleurs de la gare du Midi...
Heat Wave, Les voyageurs ont dansé, le hall de la gare du Midi s’est mis à danser...

Peut-être que je suis une artiste pour réaliser mes rêves ?






à l’infini


Je voudrais lui dire : "Chère Virginie Devillers, les belles intuitions des artistes ne découlent pas de la connaissance, elles la précèdent. Elles surgissent du désir. "


∞… (ce que j’apprends)
…∞ (ce que je fais)

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