Dominique Thirion

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une fille en pointillé
sept points de suspension


1er mars, un corps sous la neige

Mon voisin m’apprend qu’on a trouvé un deuxième cadavre dans le quartier : un jeune homme, vingt ans, sur le trottoir, enroulé dans un tapis, un coussin à fleurs sur le visage. Je ne veux rien savoir d’autre. Je ne supporte pas le détail du coussin à fleurs.
Combien de fois, dans ma rue, apparaissent et disparaissent des coussins salis, des tapis tachés ? Combien de lavabos fendus, de poussettes défoncées ? Je fermerai les yeux pour ne pas voir un meurtre sous chaque objet traînant dans ma rue. Des télés cassées, des cartons éventrés, je ne serai plus curieuse.

Le premier cadavre, découpé en morceaux, enfoui dans un sac-poubelle avait été trouvé par les ouvriers d’un chantier. Le chantier du futur Centre d’Art Contemporain.
Je viens de réaliser une affiche avec une phrase du Fragment du printemps de Nietzsche « Nous avons l’art afin de ne pas mourir de la vérité »
La vérité a-t-elle tué l’homme retrouvé dépecé dans les fondations du futur Centre d’Art Contemporain ?


2 mars, père et fils

Je téléphone à Zorro. Zorro est comptable, il s’appelle Victor Starquit, il me défend contre l’administration des impôts. Il défend tous les artistes contre l’administration des impôts. Victor est toujours en révolte. Il a l’air fâché sur le monde entier. Il n’arrête jamais. Il fait toujours deux choses en même temps : deux interlocuteurs en même temps, deux colères en même temps... Il ne baisse jamais la voix. Les murs de son bureau ont fini par s’y habituer.
Son fils, Christian, travaille avec lui. Christian Starquit a quarante ans. Il est maigre, taciturne, penché sur sa calculette, penché sur son ordinateur. Les papiers, il les approche à deux centimètres de ses yeux et de la loupe avec laquelle toujours il les déchiffre. Il fume beaucoup. Il ne tousse jamais. Sur son cou, sa joue et son crâne, il y a des tumeurs qu’il a décidé d’ignorer. Ni médecin ni analyses. Les tumeurs sont violacées. Elles ont la grosseur et la forme d’œufs de poule.
Entre le père et le fils, un seul point commun : la voix chargée de colère, la voix qui engueule les contrôleurs fiscaux et prend le dessus sur eux.
Quand le père crie sur le fils, le fils réplique. Le père a le dessus.

Ce matin, je téléphone. Victor me répond. De sa voix habituelle, il me parle de TVA.
Je l’interromps pour lui demander l’heure de l’enterrement.
Demain, Victor enterre Christian, son fils unique.
Il a encore neigé cet après-midi.


3 mars, des fleurs blanches

Je m’habille pour l’enterrement. Je mets mon manteau. Il est rouge. J’enlève mon manteau rouge, je mets un manteau noir. Le mort et moi, on se connaissait peu, je l’aimais bien, il m’aimait bien. Je ne veux pas être en noir. Je voudrais être en rouge. Je n’ose pas.
Dans l’église, tout le monde est en noir. Je relève le col de mon manteau noir pour cacher mon écharpe rouge. J’enfonce mes gants rouges au fond de mes poches noires.
Les seules couleurs : les fleurs sur le cercueil. Mais les croquemorts les enlèvent.
Je suis en colère. Contre les croquemorts ? Contre le prêtre qui parle de Dieu mais pas de Christian ? Je regarde le cercueil nu. Je me souviens du cercueil de ma grand-mère.
Je l’avais recouvert d’une grande gerbe. Des fleurs blanches.


4 mars, un samedi

La vie déborde. Je n’ai pas le temps de prendre le temps d’écrire.

Ça jute, ça suinte, ça cuit. Humm
Ça mange, ça boit, ça parle. Ahhhh
Ça chante, ça rigole, ça invente. Whouaaaa
Ça range, ça nettoie, ça fait la vaisselle. Bof


5 mars, les majorettes

11 heures du matin, je suis au lit, mon GSM sonne. Jill, la chef majorette, me réveille.
– Dominou, c’est Jill.
– Qui ?
– Jill.
– …. Merde ! Jill, je suis encore au lit !
– Oui, j’entends.
– Je fais au plus vite, j’arrive. À tout de suite.
– Prends quand même un café !
– Oui, oui. J’arrive.
On a répétition toute la journée, j’ai déjà une heure de retard.
C’est dimanche et le dimanche, à Bruxelles, il y a très peu de trams. J’attends une demi-heure le tram 18. Un couple de vieux attend avec moi. Ils se tiennent par la main. Ils font des plaisanteries. Ils sont de bonne humeur. Je suis toujours surprise de voir des couples qui, après tant d’années de vie commune, continuent de s’aimer. C’est de l’ordre du miracle pour moi. Je pense au fragment L’unité de lieu et le drame où Nietzsche remarque: « Si les époux ne vivaient pas ensemble, les bons ménages seraient plus fréquents. » Alors, je me dis que ces deux-là, ils ne se voient que le dimanche et que c’est pour cela qu’ils se tiennent encore la main.
J’arrive avec trois heures de retard. Douze majorettes sont en pleine action, je me glisse dans la répétition, la tête lourde de la soirée d’hier. On répète les mouvements classiques puis on se lance dans l’improvisation de la chorégraphie sexuelle comme la dénomme Agathe. Il faut dire qu’on est une troupe de majorettes un peu spéciale. La plupart sont comédiennes, l’une est journaliste et les trois dernières, artistes. On a, toutes ou presque, passé la trentaine et l’on réalise enfin, toutes sauf une, notre rêve de petite fille. Et puis surtout, nos fantaisies respectives font de notre troupe un groupe de majorettes particulièrement disjonctées ! Et nous voilà, sur les rythmes de Hung up de Madonna, en train de balancer du bassin, de relever le cul en saccades. Les comédiennes y vont à fond, les plasticiennes sont plus timides, elles regardent un peu à l’écart. Agathe improvise limite porno, un rien vulgaire. « C’est ton Olivier qui doit être content ! » Muriel se défoule. Penchée vers l’avant, les mains sur les cuisses, elle oscille de la tête. Ses cheveux volent devant son visage. « Top animal ! un peu trop chien quand même. » Je regarde, épatée. Géraldine précise qu’elle préfère garder cela pour l’intimité. Nadia, qui joue la majorette enceinte, s’interroge… « Mais Nadia, tu peux être enceinte et très sexe, ce n’est pas contradictoire ! » Quelqu’un suggère qu’il est préférable d’être dans la suggestion plutôt que dans l’affirmation. « On y va très putes, les filles ! » Yannick resserre la chorégraphie, elle la colore humour et sport. Yannick danse bien. Elle nous improvise un mouvement qu’hélas aucune de nous ne peut reproduire. On l’abandonne. Dommage, il était splendide. Je n’arrive pas à faire certains mouvements du bassin. « Dominou, t’es un chien et t’encule un autre chien, c’est pas compliqué. T’imagines que tu es Michel qui te prend par-derrière contre une table » Un deux, un deux, un deux, cela va mieux, j’ai intégré le mouvement !
On termine une heure plus tôt que prévu, exténuées.


6 mars, mes idées débridées me font parfois bien rire

Je dessine. Je n’ai plus dessiné depuis des années. Je m’interroge : comment renouveler le Dessin ? Je ne me refuse pas cette prétention. Comment faire la Surprise ? Je m’autorise tout, aujourd’hui. Je pense aux dessins à la bouche, je pense au film dans lequel Daniel Day Lewis dessine à l’aide de son pied gauche. Je sens que je suis sur une fausse piste pourtant je laisse ma pensée vagabonder. J’ai une envie : lier le plaisir de dessiner et la jouissance sexuelle. Jouir et dessiner en même temps, est-ce possible ? Évidemment, j’en viens à penser à dessiner avec mon vagin. Je ne censure pas l’idée. Je pense pratique : acheter un concombre nain, y planter un crayon, placer le légume à l’endroit voulu, m’accroupir, placer une feuille surélevée entre mes pieds. Bien vite, cela me semble un peu trop acrobatique. Je ris toute seule à imaginer les contorsions à faire. J’hésite : tout cela pour arriver à quel résultat ? Je reporte le projet à plus tard. Par contre, je dessine l’idée. Je nomme le dessin : les dessins au vagin (projet à venir).


7 mars, le jour de Blanche-Neige

J’ai sept culottes identiques, elles ont chacune un nom.
Lundi, je porte Atchoum. Le début de semaine est toujours balbutiant.
Mardi c’est Prof, mes premiers cours commencent à 14 heures.
Mercredi, c’est Grincheux. Le milieu de la semaine est parfois pénible.
Jeudi, c’est Timide : aux vernissages, j’ose peu parler aux gens.
Le vendredi, c’est Farceur. Le vendredi, les filles font des bêtises.
Le samedi, c’est Simplet. Les lendemains de la veille, on a souvent la tête dans le cul.
Et dimanche, c’est Dormeur. Le jour de la grasse matinée.
Ça ne doit pas être très excitant pour un garçon de toujours voir sa copine avec la même culotte. Pourtant, moi, ça me fait plaisir d’imaginer, chaque jour, un nain différent dans ma culotte.


8 mars, un nid de poussières, une piqûre d’insecte et un monticule de terre

J’obstrue les fenêtres de ma classe en prévision d’une projection lorsque je remarque un petit nid d’araignée. Il est tout petit, mais je suis dégoûtée. En levant la tête, je constate qu’il y en a d’autres. J’hésite : ce sont des nids d’araignée ou des nids de poussières ? Je n’ose pas toucher pour vérifier. Pour ne plus y penser, j’opte pour les nids de poussières.
Le cours commence, je me gratte la cuisse. Quel insecte a pu me piquer si loin sous mon pantalon ? Le temps passe, la démangeaison ne s’estompe pas. Je me gratte discrètement. Je ne veux pas que mes étudiants le remarquent. Eux ne se grattent pas, ils dessinent. La démangeaison passe, j’oublie la piqûre.
Le cours continue. Je passe de dessin à dessin. Je fais des suggestions. Entre deux commentaires, mon regard est subitement attiré par un petit monticule de terre sous la chaise d’une étudiante. Que fait ce monticule de terre dans un local nettoyé le matin même ? Je regarde les chaussures de l’étudiante, ses semelles sont lisses. J’ai l’impression de revivre Cosmos de Gombrowicz : l’anodin devient inquiétant.
Le cours continue. Un étudiant vient me voir : il me montre une gourme rouge sur son bras droit : il vient d’être piqué. « Ça me chatouille super fort. » Je m’inquiète : mon local serait-il un nid à parasites, un paradis d’insectes ? C’est vrai que régulièrement, je trouve des dizaines de coccinelles grillées sur les vitres des halogènes et que parfois mes étudiants m’appellent parce que l’un ou l’autre insecte bizarre a atterri sur leur dessin.
Le cours continue. J’ouvre une farde pour rechercher un dessin : une petite araignée court sur la feuille. Je n’hésite pas, je l’écrase immédiatement, et j’écrase par la même occasion mes divagations.
Le cours se termine. Je crois en avoir fini avec cette histoire de nids de poussières, piqûres d’insectes et tas de terre. Je passe à un vernissage, discute avec les artistes, prends un verre avec un ami, rentre chez moi, mange un petit bout, regarde mes mails, lis mon philosophe préféré, puis je vais dormir.
En pleine nuit, je me réveille. Je me gratte. Je me gratte. Et dans la nuit, une angoisse grandit. Je suis colonisée. Des saloperies de bestioles invisibles ont élu domicile dans ma peau. Oui, j’ai la gale. Je me gratte, je me gratte. Je cherche des solutions : un bain très chaud ? Une douche glacée ? Des frictions à l’alcool ? Je me gratte, je me gratte. Le problème prend de l’ampleur. Il faut désinfecter mon lit, ma classe, l’Académie. Mon imagination déborde : Tous mes étudiants se grattent dans leur lit. C’est une invasion générale. Bruxelles est attaquée par des parasites mutants. La ville se gratte. La vie me gratte… Dans ma nuit, cette histoire est bien pire que le chikungunya aviaire !
Le matin, je téléphone à Michel et lui raconte ma nuit. Il rit aux éclats. « Dominique tu es une baroque. Tu as la création déraisonnable. Ton imagination excessive te conduit dans des histoires incroyables mais pas crédibles du tout. Ton angoisse est si délirante qu’elle en devient invraisemblable, mais magnifique ! » Il me rassure. C’est vrai qu’au fond, je ne crois déjà plus à cette histoire. Mais je me pose quand même une question : Est-ce que je suis satisfaite de ma vie ?


9 mars, un nu dans la rue

Je suis avec Dani, dans sa voiture. On est arrêtées à un feu rouge de la barrière de Saint-Gilles. Un jeune homme traverse le passage pour piétons. Il transporte une peinture plus grande que lui. Il a peint un nu masculin, de façon très académique. Une incongruité attire notre regard. Dani et moi, on éclate de rire. Pour transporter sa toile, ce jeune homme a scotché une feuille blanche sur le sexe de son nu académique. De quoi attirer tous les regards !


10 mars, les nuits avec mon voisin

Comme chaque nuit, mon voisin regarde la télévision jusqu’à quatre heures du matin. Je suis dans mon lit. Je n’arrive pas à dormir. Mon voisin dort. Il ronfle devant sa télévision. Je l’entends ronfler aussi fort que sa télévision. Je l’entends ronfler plus fort que sa télévision. Comme chaque nuit, je l’entends ronfler de plus en plus fort devant sa télévision.


11 mars, je vis avec un fantôme

Je me réveille, je suis très triste, je pense à Patrice. Je me remémore nos derniers instants à l’hôpital. Soudainement, je me rends compte que, jour pour jour, il y a deux ans qu’il s’en est allé. Je me lève pour donner un signe d’amitié à ses parents. Eux, ils n’ont pas oublié.


12 mars, Miracle à Milan

1951 en noir et blanc.
C’est le matin. Dans la cuisine, le lait bout dans la casserole. Toto observe, fasciné, les bulles de lait qui gonflent et qui éclatent. Maman arrive. Elle regarde, surprise, le lait qui s’écoule doucement de la cuisinière. Elle n’est pas fâchée. Elle suit des yeux le lait qui traverse la pièce. Elle ne punit pas Toto. Elle sourit. Elle lâche son panier de courses, les fruits roulent sur le sol. Maman se presse de trouver ses arbres miniatures et ses maisons miniatures qu’elle place de ci de là, de part et d’autre de la rivière blanche. Elle est émerveillée : « Com’è grande la Terra ! » Elle prend la main de Toto et ils sautent d’un côté à l’autre de la rivière. Elle rit, Toto aussi.
Avec cette scène, Zavattini et De Sica m’ont prise par la main pour m’emmener dans une fable pleine d’inventions.
Depuis, je leur tiens la main. Les petites bêtises du quotidien sont des événements merveilleux.


13 mars, Miracle à Milan (suite)

Une vaisselle matinale, c’est un cyclone en gestation.
Un verre brisé, c’est du chaos portatif.
Un plat brûlé, une expérience monochromatique.
Une pomme de terre qui germe, c’est un platane, un vent du sud.
Des traces d’infiltrations d’eau, une géographie secrète.
Un concombre qui pourrit au frigo, un nuage de neige

Les souvenirs de ma cuisine pourraient en dégoûter plus d’un !


14 mars pour le 15 mars, aujourd’hui j’ai décidé de rêver demain

Je rêve d’une pleine lune de baisers, de caresses, de sexe.
Je rêve d’un prince bandant qui vienne me surprendre.
Je crois que j’ai été formatée par Walt Disney !


15 mars, la réalité

nos corps ont joué
tellement joué à se toucher
à s’effleurer
s’effleurer
personne n’a rien vu

faisons envie, jusqu’au dégoût
pas de pitié, pas de quartier
faisons envie afin que rien ne meure
tant que l’on se désire
avant que l’on se déchire

pour ne pas un jour se découvrir
faisons comme si je n’aimais que toi
faisons l’amour comme jamais
tout est si léger
laissons ça entre guillemets
faisons les difficiles
refusons en bloc les sentiments figés

restons en vie
même en dents de scie

restons uniques

restons en vie

les doux mots, du passé
tout est si léger
oublions sur quel air il faut danser

faisons envie

faisons envie jusqu’au dégoût
pas de pitié, pas de quartier
afin que rien ne meure
pour que jamais tu ne m’oublies
avant que l’on ne prenne peur, ne prenne peur, ne prenne peur
restons en là.

Alain Bashung


16 mars, des mots dans un rêve

J’ai rêvé une phrase : Ma nuit, un espace vide.
Sur le moment je n’avais aucun commentaire à faire.

À quand une architecture amoureuse ?


17 mars, ce soir c’est le vernissage d’Alexandre

– Tu ne sors plus ?
– Non, j’écris mon journal
– Toute la journée !?
– Ça prend du temps
– T’écris quoi ?
– Ben, ce que je vis, quoi !
– Et tu vis quoi si tu passes ta journée à écrire ton journal ?
– …


18 mars, un poème dans le tram 18

45 ans cette année
mousse à raser
eau polluée

mes poires aussi hein
j’en ai des jaunes

les pommes c’était 5 kg pour 20 francs

moi je m’en fous

Une petite dame, en face de moi, parle toute seule.

(je note ses murmures)


19 mars, un dimanche pas comme les autres

C’est dimanche. D’habitude je le passe avec mon amoureux mais aujourd’hui, j’ai encore répétition majorettes. Après, je vais à l’exposition d’Alexandre. J’ai rendez-vous avec Claude, là-bas, chez Alexandre. On s’y voit. Il part. Je reste. Michel me rejoint. Lionel, un yambouliste, nous reconduit à la maison. Son discours raciste sur la Belgique m’écoeure. Je saute hors de la voiture quand il freine à un feu rouge. Je préfère rentrer à pied que d’entendre cela. Ce n’est pas loin de la maison. Cinq minutes. Dix minutes max. Michel me rejoint, très fâché. Je me fâche aussi. Michel s’en va, je reste avec ma colère.
Ma nuit : des flacons de tristesse.


19 mars, Ni, ni, ni

Je ne suis ni un style confirmé, ni un chewing-gum écrasé, ni une mitraillette lyrique, ni un lit défait.
Je suis une poussière de déambulation, une incertitude solitaire, une pirouette animale, et peut-être une étoile dansante (je l’espère).


19 mars, suite encore

Je vis dans une maison de poupée. Quand je rentre, je dois faire sauter la pipette pour me dégonfler de 80 centimètres.
Je me dis parfois, que cette maison, ce n’est pas pour moi. Je voudrais être ce vent de l’intérieur des terres qui traverse Les Moissons du Ciel.


20 mars, on se dispute condensé

Michel et moi, on se dispute condensé. Quatre répliques au maximum. Quatre explosions sèches. Dix secondes de feu stylistique, pas plus. Deux phrases qui tuent et c’est fini.
Je n’ai jamais vu de dispute si dense, même au cinéma.


21 mars, Emma et Olivier

C’est l’anniversaire d’Olivier. C’est le premier jour du printemps. Je n’oublie jamais l’anniversaire d’Olivier. C’est comme celui d’Emma : depuis 2001, je ne l’oublie plus, elle est née un 11 septembre.


22 mars, le double idéal

Avoir un double, voilà ce que je voudrais. Un double invisible pour aller faire pipi à ma place. N’empêche qu’il ne faudrait pas qu’il y ait embouteillage aux W.-C. : les doubles s’assiéraient les uns sur les autres, chiant les uns sur les autres. Cet escalier de doubles assis qui défèquent deviendrait bien vite une marée de merde.
Et si, en plus de fesses sur cuisses, l’escalier devenait sexe dans sexe, la marée de merde se transformerait bien vite en partouze scatologique…
Avoir un double pas tout à fait transparent, voilà l’idéal.


22 mars, le soir tard




23 mars, histoire japonaise

Michel m’appelle le matin, il m’invite au resto japonais. Il passe me prendre, il fait beau, c’est la vraie première journée de printemps, on marche dans la rue, le soleil nous suit. Je n’arrive pas à me dire qu’on n’est plus ensemble. Michel n’arrive pas à se dire qu’on est plus ensemble. On marche côte à côte, main dans la main. Depuis dimanche, on dit non au mesquin. Depuis dimanche, on se manque déjà. Depuis dimanche, on s’appelle tous les jours. Depuis dimanche, on cherche de nouveaux chemins. On ne sait pas où l’on va, sauf qu’aujourd’hui, on va manger des poissons crus.


24 mars, pas facile de se débarrasser de la mélancolie

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24 mars, plus tard

Un petit signe de Michel et hop, c’en est fini de la mélancolie.


25 mars, mon premier samedi soir sans Michel

Sans Michel, sans rires
sans Michel, sans intelligence
sans Michel, sans paradoxes
sans Michel, sans amour
sans Michel, sans éraflures du quotidien,
sans Michel, sans moi.


26 mars, on s’enfonce dans les trottoirs

Et si je remplaçais certains trottoirs bruxellois par de confortables matelas ? On pourrait sauter dessus et rebondir, rebondir, rebondir ou s’y coucher aussi…
Hélas, trop de personnes ont déjà l’impression de marcher sur un sol qui se dérobe. Moi, la première. Evitons, dès lors, la confirmation.


26 mars, un pet dans le métro

Je rentre à la maison. Dans le métro, la rame est presque vide. À la station Louise, un type s’assoit à ma droite. Je ne fais pas attention à lui. Sauf qu’il soulève sa fesse gauche et que j’entends un pet bien sonore. Je n’en reviens pas. Je veux changer de place, mais je reste et je le regarde. Je pense à mon journal. Ce type, je vais bien le mémoriser. Ses fringues, sa gueule, le livre qu’il lit, son sac sur la banquette d’en face. Je prépare ma revanche.
La grossièreté : un mètre quatre-vingts, 50 balais, un imperméable beige, le crâne dégarni, des lunettes à monture métallique, verres fins, un nez péninsule, un visage banal, dans la main droite Le vétéran collection polar poche, dans la main gauche un petit emballage librairie Libris, son grand sac sur la banquette d’en face : du nylon noir, forme molle, tirette à moitié ouverte, d’où sort un vieux plastique blanc.


27 mars, un lundi paresseux

Mon lit m’appelle. Oui, parfois, l’après-midi, mon lit m’appelle. Je traverse la chambre, je regarde le lit et voilà que la lumière du soleil sur la couette m’attire irrésistiblement. Mon corps a envie de détente ; mes pensées, d’étirements. Mes yeux regardent ces quatre mètres carrés de réconfort absolu et je ne résiste pas. Mes yeux m’entraînent vers l’oreiller, le reste suit. Je m’étends quelques minutes et me voilà déjà dans un demi-sommeil savoureux. Les towww towww des trains au loin se mêlent aux iiiirk iiirk des perruches du parc. Les sol mi ré do du saxo qui répète en bas aux putain de ta mère des élèves qui jouent au foot dans la cour d’à côté… Drinnng Drinnnng me fait bondir du lit. Je cours vers le téléphone. Je réponds, c’est une erreur.
Je sors de ma torpeur, je regarde l’heure, il est temps d’y aller, j’ai un rendez-vous, je vais être un peu en retard.
J’aime avoir la sensation de ne rien faire, de perdre mon temps, étendue au soleil sur mon lit. J’adore avoir accès à des images chaotiques, à des temporalités étranges, à des perspectives impossibles. J’aime par-dessus tout ces moments d’inutilité, hélas mon lit ne m’appelle que très rarement l’après-midi.


28 mars, la nuit, j’aboie contre Macha

Il est passé minuit, j’écoute Macha Bérenger sur France Inter.
La première auditrice, Nicole, a envie de vivre en Belgique. Elle voudrait passer quelques jours à Bruxelles pour voir si la ville lui convient. Elle appelle Macha pour avoir des bons plans de chambres d’hôtes. Macha lui propose de laisser ses coordonnées : « Nicole, vous aurez très vite des propositions. Il y a beaucoup de sans-sommeil belges fidèles à l’émission. »
Alain appelle, il veut parler en duplex. Pendant huit ans, il est venu à Bruxelles pour son travail. « Les Belges sont des gens charmants » bla-bla-bla « ils sont aimables » bla-bla-bla, bla-bla-bla « il pleut beaucoup » bla-bla-bla, bla-bla-bla, bla-bla-bla « les Belges sont gentils, j’ai beaucoup d’amis à Bruxelles. Nicole ne sera pas déçue. » Macha renchérit : « Les Belges sont charmants, accueillants, très bien élevés. »

Eh bien moi, la Belge sans sommeil, la chienne fidèle, gentille, accueillante, très bien élevée, je suis en rage. Je les attends avec mes canines, ces gens et leurs clichés condescendants. Je serai féroce.


29 mars, Est-ce qu’un verre de vin blanc est nécessaire pour oser l’écriture ?

1967-1971
Au cinéma, je vois Bambi, le Livre de la Jungle, Blanche-Neige et les Sept Nains, la Belle et le Clochard, les Aristochats.

1977
Je suis étudiante en sciences-mathématiques à l’école secondaire des Ursulines de Mons. Mon professeur d’histoire, Mademoiselle Tournai, est passionnée de cinéma. Souvent elle ne progresse pas dans sa leçon car elle nous raconte un film. Elle organise un ciné-club au cinéma des Galeries. Un soir de dix-neuf cent septante-sept, je l’accompagne au ciné-club. J’ai quinze ans et n’ai plus fréquenté les salles obscures depuis l’enfance.
Dans la salle du cinéma des Galeries, le film commence. C’est un film d’Alain Resnais, le film s’appelle Providence. Très vite, je tombe amoureuse de l’écrivain qui, dans son lit, réinvente sa vie et celle de ses enfants. Il boit du vin blanc tout le temps. Autour de lui on tente de l’empêcher de boire, mais il arrive toujours à avoir ce qu’il veut, sa bouteille de chablis. J’aime cet homme, sa liberté, ses râles, son alcoolisme, sa déraison. Je pénètre dans sa mémoire, ses cauchemars, ses délires fictionnels et je suis soûle de complexité. Ses souvenirs réels se mêlent à ses souvenirs inventés. Je me perds dans l’incertitude. Je n’ai jamais connu cette sensation. Je découvre le paradoxe. Je suis enivrée par la multitude de sens possibles. Et j’invente avec l’écrivain. Et j’invente avec le cinéaste. Et l’ivresse est absolue.

Moi, ce journal, j’aime bien l’écrire avec un verre de vin blanc à mes côtés. J’aime bien me souvenir de John Gielgud et je lui rends hommage, à lui, et à son personnage, en écrivant ce 29 mars. (Je n’ai jamais revu le film.)


30 mars, L’Art, c’est ce qui rend la vie plus belle que l’Art. Robert Filliou

Dans une librairie du centre-ville, je tombe sur ROBERT FILLIOU NATIONALITÉ POÈTE. Le livre est une biographie de l’artiste Robert Filliou. En Art, c’est mon ami intime, mais lire sa vie ne m’intéresse pas. Du moins je veux le penser.
Dans une librairie du centre-ville, je regarde ROBERT FILLIOU NATIONALITÈ POÈTE. Une petite voix en moi me souffle : « Robert, il ne fait pas de différence entre l’art et la vie. » J’ouvre le livre. Je lis Poème invalide?

il me manque un espoir
il me manque une idée
il me manque un repas
il me manque un soulier
il me manque un amour
il me manque un foyer

C’est TOI qui me manques
(…)

il me manque un nuage
il me manque un toit
il me manque une mère
il me manque un roi
il me manque ………………..
C’est TOI qui me manques



Je danse ce soir, tard.


31 mars, on y est et je danse encore

Toute la nuit, je sarabande, je castagnettes
Le jour, je marmotte, je léthargie,
Avec Lou, le soir, je branle, je gymnopédie.

Pas de poisson d’avril en perspective.

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