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Hans Theys
De rupture en ouverture
Petite interview de Dominique Thirion sur l’introduction de fenêtres ouvrantes
dans un bâtiment aux fenêtres dormantes
Depuis plusieurs années, Dominique Thirion mène de magnifiques expériences qui
donnent souvent de très beaux livres. Elle demande par exemple aux visiteurs
d’une exposition de lui confier un mensonge de leur mère. Ou aux patients, aux
infirmiers et aux médecins d’un institut psychiatrique de dessiner leur paysage
idéal…
Admirateur de son travail depuis longtemps, j’ai été honoré le jour où elle m’a
invité à l’assister dans son projet d’introduire quatre fenêtres ouvrantes dans
un bâtiment à fenêtres dormantes. Au cours de ce projet, je lui ai posé les
quelques questions que vous trouverez ci-dessous.
Dominique Thirion: Ce que je trouve important aujourd'hui dans ma pratique
artistique, c’est de reposer des questions sur ce qui existe déjà. Surtout quand
j’ai impression qu'il y a interruption ou coupure entre les choses. Pour moi,
l’air conditionné, dans le train, empêche les gens d’ouvrir les fenêtres, de
faire des gestes, d’envoyer des baisers. Ce sont des ruptures qui entravent la
communication entre les êtres, ou entre l’homme et la nature. Ouvrir une
fenêtre, c’est remettre des connexions qui ont été coupées et c’est aussi
questionner des réalités à propos desquelles plus personne ne s’interroge. C’est
réveiller des questions, c’est faire réapparaître des choses qui sont en train
de disparaître, qui sont devenues invisibles.
- Pourrais-tu donner deux ou trois exemples tirés de ton travail?
Dominique Thirion: Par exemple, ma contribution à une exposition récente dans
l’ancien entrepôt royal qui était fermé depuis dix ans. En fait, des douaniers
ont travaillé là pendant des années, ils ont parfois passé vingt ans de leur vie
dans cet entrepôt et la vie de cet entrepôt n’était connue que par les gens qui
y avaient travaillé. Puisqu’on exposait dans ce lieu-là — et ce lieu avait une
espèce de poids architectural très fort —, j’ai voulu aller rechercher une
partie de la vie qui s’y était déroulée. Pas dans le fonctionnement classique de
la douane, mais dans tous les "actes" où la vie a pris le pas sur le
fonctionnement administratif. J’ai donc été rechercher des douaniers qui m’ont
raconté des histoires et j’en ai fait un livre. Le public de l’exposition, à la
lecture du livre, était plongé dans la vie de l’entrepôt vingt ans auparavant ;
avec toute l’effervescence, tout l’humour et toute l'ironie qui échappaient au
système rigide qu’était l’administration douanière... Dans ce cas-ci, mon
travail, c'est, entre autres, donner la parole à des gens dont nous avons
généralement une image négative, parce que ce sont des représentants de la Loi
qui nous imposent des contraintes, par exemple lorsqu’on va chercher un colis…
Je voulais montrer un autre point de vue, et montrer que ces gens-là ne sont pas
des gens chiants ou cons, mais que ce sont des êtres humains comme nous, qui ont
aussi une vie, et qui ont des histoires incroyables à raconter.
- Après, tu as invité leur fanfare, qui s'était fait englober par la fanfare du
ministère des Finances.
Dominique Thirion: Après un siècle d’occupation du site Tours et Taxis, les
douaniers ont définitivement quitté les lieux la veille de la date d’abord
prévue pour le vernissage de l’exposition. J’avais contacté tous les pensionnés
encore vivants et je voulais faire une grande fête le jour du vernissage,
inviter l’ex-fanfare de la douane qui était devenue la fanfare de l’Harmonie
royale des finances et mêler les deux publics. Cependant la date du vernissage a
été déplacée en dernière minute… J'ai alors organisé un concert, lors d’une
nocturne de l’exposition, et j’ai invité les douaniers qui avaient vécu vingt
dans cet endroit à venir fêter ou à dire adieu à cent ans de la vie de la douane
sur ce site. Le métier de douanier est lui aussi en train de disparaître. Donc,
tout à coup, je voulais faire réapparaître quelque chose qui est en train de
disparaître. Cela aussi fait partie de mon travail.
Le bouquin qui accompagnera mon projet des fenêtres ouvertes, c’est ça. Je fais
toujours ce que j’appelle des actions participatives. Ce qui m’intéresse, ce
n’est pas l’artiste. Je trouve qu’on porte trop d’intérêt au point de vue de
l’artiste. Il s'agit toujours de l’artiste qui développe SA vision du monde. Ce
qui m’intéresse, c’est que l’artiste se mette en retrait et qu’il écoute aussi
le point de vue des autres. Pour moi, c’est important. Je déplace l’idée de
l’artiste-roi et je m’intègre à l’intérieur d’un système où je fais intervenir
tout le monde.
Par exemple, j’ai fait un livre sur les coïncidences et un autre sur les objets
désirés. Pour ce dernier, je me trouvais dans une brocante et je demandais aux
gens de dessiner dans un carnet l’objet qu’ils désiraient dans cette brocante.
Chaque fois, je participe au livre, au même statut que les autres participants,
je fais toujours ce que je demande aux autres. Par exemple, dans un centre
psychiatrique, j’ai demandé aux patients, aux infirmiers et au psychiatre en
chef de dessiner le plus beau paysage du monde, mais moi aussi j’ai dessiné ce
qu’était pour moi le plus beau paysage du monde…
Mon travail est aussi une espèce de modification de la place de l’artiste : avec
moi, il devient plutôt un organisateur et un capteur de voix et de points de
vue. Pour moi, c’est très important d’avoir une multiplication des points de
vue. Je ne veux pas faire un livre qui dit non à l’air conditionné, ça ne
m’intéresse pas. Mon point de vue, je le dis, mais dans la lettre que j’ai
envoyée aux employés, je ne prenais pas position personnellement. Je disais que
j’aimerais connaître leur expérience. Ce qui m’intéresse, c’est la diversité des
points de vue. Je ne veux pas avoir une pensée monolithique, je ne veux pas
d’une pensée manichéiste qui dise oui ou non. Je cherche un champ d’expérience
qui permette d’avoir un autre type de pensée que la pensée monolithique.
Montagne de Miel, 26 mai 2002 |