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Hans Theys
Le jumeau de Picasso
Quelques mots autour de l’œuvre de Koen Theys
1. Introduction
L’histoire de l’art récente ne manque pas d’exemples d’artistes travaillant en
duo. Ils portent souvent des vêtements identiques ou similaires, comme s’ils
étaient jumeaux. Il s’agit même parfois de vrais jumeaux. Il y a sans doute
statistiquement davantage de jumeaux dans le milieu artistique que dans la
population globale. Le duo burlesque du petit et du gros, du malin et du benêt,
de l’adroit et du maladroit est généralement apprécié comme une amplification
rassurante de l’inégalité entre les hommes. Il est perçu comme rassurant, parce
l’inégalité n’est rien d’autre que le prix à payer pour notre individualité. Il
en va tout autrement du phénomène de la gémellité. C’est comme si l’apparition
de deux images identiques avait une face sombre, cachée.
Cette face cachée ne s’est dévoilée à moi que très lentement, comme si je
préférais ne pas la voir. Car il est des choses que nous ne voyons pas et qui
s’imposent pourtant à nous avec une telle obstination que nous ne pouvons que
nous y conformer et observer humblement comment elles se déroulent. Voici
quelques années par exemple, pendant une pause-cigarette lors d’une réunion
secrète, je me fis alpaguer par un petit bonhomme aux yeux rapprochés, aux
sourcils qui se touchaient au-dessus du nez et aux dents mal soignées qui, sans
que j’aie sollicité ses confidences, me fit part en chuchotant d’un des plus
profonds secrets de son existence.
« Tout dans ma vie est allé de travers par la faute de jumeaux, me confia-t-il.
Ma famille est infestée de jumeaux. Le pire cas est celui de mon père et de son
jumeau malveillant qui vivait dans la même ferme que nous et dont j’avais très
peur. Je ne savais jamais à qui j’avais à faire ; quand je rentrais de l’école
par exemple, je ne me suis jamais précipité dans les bras de mon père, de peur
de me retrouver dans les bras de son frère jumeau. » Je laissai parler l’homme
sans envelopper ses paroles de mes considérations mais, à part moi, je me fis la
réflexion que son histoire pouvait avoir différentes lectures. Peut-être
n’avait-il jamais eu de véritable père (un homme qui aurait su donner forme à un
quelconque sentiment de tendresse, ou qui aurait osé quitter la ferme
familiale), fait qui serait resté invisible en raison de ce malheureux
dédoublement ?
« Je vis de nouveau dans cette maison avec ma vieille mère », poursuivit l’homme
dans un murmure, « et je ne crois pas que je lui survivrai. »
Chaque image digne de ce nom est un reflet. C’est l’incarnation d’une image qui
vivait déjà dans notre tête. Le plasticien fournit le squelette, nous
l’habillons de muscles, d’une peau, d’une carnation.
C’est là que réside la différence entre l’image et le tableau. Un vrai tableau
est le produit d’un stupide glissement de boue et de formes qui fait face à la
tyrannie de l’image. Le tableau s’accroche dans la matière, parce qu’il veut
être davantage qu’une image.
Parfois les artistes font des squelettes que nous ne sommes pas encore en mesure
d’habiller, pour lesquels nous ne sommes pas encore capables d’imaginer une
chair. Mais tout s’arrange après quelques années. Dieu merci.
Connaître, c’est presque toujours reconnaître. On reconnaît ou des mots, ou des
sons et des odeurs. Nous habitons les phrases que nous utilisons pour décrire le
monde. Ces phrases ne sont « vraies » que pour autant que leur maniement
produise des résultats concrets. Notre langage et notre mode de pensée sont des
reliques de l’évolution au même titre que la trompe de l’éléphant. (Nous nous
imaginons que la trompe est une relique utile d’une évolution bien pensée, alors
qu’elle n’est rien d’autre qu’une variante aléatoire qui s’est avérée viable. Il
en est de même de nos pensées et de notre langage.)
Nous rêvons, nous espérons que nos constructions faites de mots répondent à la
réalité, mais nous sommes perdus lorsque notre environnement lui-même prend la
forme d’une telle construction. Car ce faisant, il transmet sa propre irréalité,
son propre chaos à nos pensées dès lors fragilisées.
Lorsque nous découvrons deux images identiques dans le monde, elles semblent
confirmer qu’une main invisible est à l’œuvre autour de nous. Un bref instant,
nous avons le sentiment rassurant que le monde a un sens, un ordre, mais nous
sommes aussitôt submergés par le pressentiment que le hasard nous fournit tout
simplement un parallèle monstrueux de nos propres pensées. C’est comme si un
éléphant se mettait à croire en Dieu après avoir vu deux tapirs disposés
symétriquement.
Les images jumelles suscitent bien d’autres pensées, libératoires et sinistres à
la fois. Tous les hommes veulent à la fois appartenir à un groupe et s’en
distinguer. Notre angoisse de n’être pas uniques n’a d’égale que notre angoisse
de l’être. La gémellité renforce notre sentiment d’unicité, mais aussi notre
solitude.
Préfiguration de l’idée platonique, l’image jumelle rend notre propre apparence
plus futile, plus éphémère.
2. La forme littéraire de la réalité (Le palindrome de ma jeunesse)
Lorsque j’étais enfant, mes grands-mères vivaient à dix kilomètres l’une de
l’autre. A proximité de chacune de leurs maisons, se trouvait une petite
boutique où l’on trouvait de tout : du pain, quelques légumes, de la
charcuterie, du café, du papier-toilette, des petits jouets à la mode et des
bonbons. Rien de très spécial jusque-là, si ce n’est que chacun de ces petits
commerces était tenu par une vieille dame qui s’appelait Minou. Je n’ai jamais
plus rencontré depuis personne qui porte ce nom, comme s’il n’avait servi de
manière divine qu’à nous apporter à mes frères et à moi, qui vivions au
croisement des mêmes familles, la preuve indéniable que l’espace et le temps
n’existent pas. Pour la fête des mères, nous rendions visite à la première
grand-mère avec un petit bouquet de fleurs, puis courions chez notre deuxième
grand-mère, qui était tout aussi vieille et qui avait une relation tout aussi
secrète avec une vendeuse de bonbons du nom de Minou. L’aller se lisait de la
même manière que le retour. Nous étions enfermés dans un palindrome.
Nos deux grands-mères portaient en outre, à une lettre près, le même prénom
(Alice et Aline) et avaient perdu l’une et l’autre leur époux. La seule chose de
ces hommes qui restât à mes yeux était leurs bureaux, identiques.
Il y a quelque chose d’à la fois excitant et inquiétant à se savoir prisonnier
d’une forme littéraire, de deux images qui semblent être le miroir l’une de
l’autre sans qu’il soit question d’un véritable objet et de son reflet. Les deux
images sont alternativement réelles et irréelles, ce sont de vraies choses
devenues mirages en vertu de leur dédoublement magique et ce sont des mirages
qui prennent valeur de réalité du fait même qu’ils nous tiennent prisonniers.
C’est un peu ce qui est arrivé à Edgar Allen Poe. Il existe deux écrivains de ce
nom, l’un américain et l’autre français. Le Poe français était un écrivain
profond, symboliste, sensuel et ténébreux qui était connu à travers les
traductions de Mallarmé et de Baudelaire. Le Poe américain était un individu peu
digne de confiance, inventeur d’un genre littéraire, le roman policier.
Dans William Wilson, le héros, un escroc, se croit suivi par un sosie qui le
démasque à chaque fois. Ce pourrait être l’histoire du Poe français, sans cesse
rattrapé par l’existence de son homonyme américain. En réalité, Poe était un
alcoolique. L’écrivain était prisonnier d’un corps déterminé à le détruire. Il
était poursuivi par lui-même. (Comme dans un palindrome : Poe, le sobre, est
poursuivi par Poe le suicidaire, alors que l’escroc, le poseur, est poursuivi
par un homme doué d’une vocation et d’une conscience.)
Du temps de Poe, un alcoolique n’avait que trois options : finir en prison,
devenir fou ou crever. Dans le meilleur des cas, il se retrouvait attaché à un
lit d’hôpital. Poe creva. En 1935, près de cent ans après sa mort, la rencontre
de deux alcooliques prénommés Bill et Bob (un peu comme Dobtchinski et
Bobtchinski dans Le Revizor de Gogol) déboucha sur un groupe d’entraide
anarchiste que l’on appela Alcooliques Anonymes et qui, depuis lors, a aidé des
millions de personnes à mener une vie normale.
Le fondement spirituel de leur programme est l’anonymat. Ils essaient d’être
moins narcissiques. Ce n’est en effet qu’en renonçant à son égocentrisme que
l’alcoolique peut devenir fidèle à lui-même. (« C’est le caractère impersonnel
et anonyme de tout ce qui est lié à l’Église catholique qui m’attire, tout en
m’effrayant profondément », écrivait Gerard Reve, probablement alcoolique
lui-même.) La vie de Bill présente bien des similitudes avec celle d’Edgar Poe.
Ils grandirent l’un et l’autre sans leurs parents. Poe fut adopté, Bill fut
élevé par son grand-père. Où veut-on en venir ? Eh bien, le vrai nom de Bill, le
fondateur des Alcooliques Anonymes, était William Wilson.
Il y a quelques jours, je bavardais avec un professeur de philosophie
sexagénaire et franc-maçon qui me raconta sa grande admiration pour les nonnes.
Lorsqu’il était enfant, il en avait connu une qui était si gentille qu’elle
personnifiait toujours à ses yeux la sainteté féminine, lorsqu’il essayait de se
représenter la Vierge Marie par exemple. C’était une institutrice qui aimait
tellement ses élèves qu’elle leur fabriquait à chacun deux jouets par an, sans
aucune distinction sociale entre eux. « Et pour te donner une idée du genre de
jouets qu’elle fabriquait, raconta-t-il, ce pouvait être un manège en bois de
quarante centimètres de diamètre qui tournait et dont les chevaux montaient et
descendaient quand on actionnait un petit manche. »
Silence.
« Il est d’ailleurs arrivé à cette femme quelque chose que je n’ai jamais
raconté à personne, continua-t-il. Même maintenant, après bientôt soixante ans,
j’hésite encore à le raconter… Un jour, la nonne commença à parler devant la
classe. Cela dura bien une heure, mais nous ne comprenions rien à ce qu’elle
disait. Et tout à coup, elle se dirigea d’un pas ferme vers le coin de la classe
où se trouvait la grande bouteille d’encre, la saisit, revint se placer devant
nous, porta la bouteille à ses lèvres et la vida d’une seule traite. Elle se
remit à parler, retourna dans le coin et revint avec la seconde bouteille,
qu’elle vida de la même façon. Elle quitta ensuite la classe et on ne la revit
plus jamais. »
J’ai eu l’occasion de constater avec certitude que les souvenirs d’enfance qui
constituent les jalons de ma vie affective ne sont rien d’autre que des rêves
qui reviennent fréquemment. J’ai pu voir comment mon expérience était à la fois
dirigée et limitée par des rêves à leur tour confirmés et nourris par
l’expérience dont ils marquaient eux-mêmes les limites. Selon moi, le professeur
venait de me raconter un rêve qui revient à intervalles, un rêve qui, par la
présence improbable de deux grandes bouteilles d’encre, trahissait, semble-t-il,
une grande angoisse de perdre des gens et des choses. Je regardai mon
interlocuteur et me souvins qu’il m’avait dit un jour qu’il donnait cours dans
deux écoles et était propriétaire de deux maisons.
« Tu aimes manifestement avoir tout en double», lui dis-je.
« Ç’a toujours été une source de conflit avec ma compagne, me confia-t-il. Il me
semble logique de tout acheter en double, qu’il s’agisse de savon, de beurre ou
de cigarettes, mais je n’ai jamais pu le lui faire comprendre. Quel sens y
a-t-il à acheter un seul tube d’aspirine et courir le risque de se retrouver
sans aspirine un samedi soir, et sans possibilité d’en acheter avant le lundi ?
»
Un des grands chefs-d’œuvre sur le thème de la gémellité est Vertigo, le film
d’Hitchcock. Dans ce film, un homme tombe amoureux d’une femme qui se suicide.
Il rencontre quelque temps plus tard une femme qui lui rappelle celle qu’il
aimait et il met tout en œuvre pour la convaincre de s’habiller et de se coiffer
comme elle. Le jour où la deuxième femme ressemble exactement à la première,
notre héros comprend que la première n’a jamais existé, et que son rôle était
tenu par la seconde. Tout de suite après, il perd l’amour de sa vie une deuxième
fois (la deuxième femme meurt de la même façon que la première et il ne s’agit
plus cette fois d’une mise en scène). La force du film est notamment
qu’Hitchcock nous montre comment nous regardons la personne que nous aimons
(d’un regard tourné vers l’intérieur et le passé), mais aussi comment l’artiste
regarde son actrice ou sa toile et comment nous regardons une œuvre d’art.
3. La naissance de la foule dans le visage de l’individu
L’artiste Michel François, dont le père avait un jumeau, me racontait que Michel
Tournier avait écrit quelque part que nous sommes tous conçus par deux, mais que
la plupart des individus étouffent leur rival dans le ventre de leur mère. Seuls
les jumeaux ne sont pas des assassins. Si c’est le cas, je dirais que les
jumeaux sont hantés toute leur vie par des pulsions de meurtre parce que la
pensée de ne pas être uniques les rapproche trop de la nuit incolore de la mort.
Toute tentative de renforcer sa propre identité semble vaine. Le tourbillon gris
des atomes qui bientôt nous engloutira tous sans distinction surgit sous la
forme de deux visages identiques.
Le travail de Koen Theys, qui a un frère jumeau, prend les formes les plus
diverses ; des formes qui ne veulent rien avoir à faire avec des jumeaux, mais
qui se dédoublent à chaque marque d’inattention. Je me rappelle un autoportrait
négatif en bronze de 1989, un bas-relief en creux qui, par un effet inattendu,
produisait une image optique qui ressemblait au frère jumeau. Ou encore la photo
avec chien mort pendu sur laquelle Koen Theys, à la manière de la censure
soviétique, avait effacé son ancien compagnon Dirk Paesmans et l’avait remplacé
par une image inversée de lui-même qui ressemblait à un portrait de son frère
jumeau. Ses œuvres les plus connues sont sans doute les doublements de mobilier
urbain : bancs, poubelles, réverbères, etc. Conçues comme une manière de rendre
visible quelque chose en le copiant, ces œuvres ont fait resurgir le motif des
jumeaux de façon inattendue.
Pour le vernissage de l’exposition In search of the perfect lover, qui eut lieu
à l’automne 2003 au Musée Dhondt-Dhaenens à Deurle, Koen Theys avait invité
quatre-vingts jumeaux habillés et coiffés à l’identique. Dans la vidéo Meeting
William Wilson (49'40") qui fut réalisée à cette occasion, on voit la stupeur de
quelques individus isolés entrant dans la salle, comme s’ils avaient été
arrachés à un sosie protecteur.
Koen Theys a monté ces dernières années quelques belles expositions d’images
réalisées par d’autres : des photos de zones urbaines neuves et encore
inhabitées prises par des employés de la banque qui avait financé le projet ;
des photos agrandies et imprimées sur toile de pêcheurs posant fièrement avec
leur prise ; ou des photos montrant de petits objets fabriqués par des enfants
d’école maternelle.
Ces dernières images surtout, ces objets fabriqués par des enfants avec des
matériaux identiques (comme vingt boîtes semblables en carton provenant d’une
boucherie), suscitent un sentiment obscur d’individualité en péril. C’est
peut-être le même sentiment qui sous-tend une série de vidéos dans lesquelles
des images isolées d’objets ou de visages se transforment l’une l’autre par la
technique du « morphing ».
Dans la vidéo de Koen Theys intitulée Starring, les visages d’acteurs célèbres
qui se fondent l’un dans l’autre nous font penser à quelques réflexions de Jean
Genet à propos de l’œuvre de Giacometti. Genet remarque que, dans ses portraits,
Giacometti tire en arrière (comme pour un lifting) le centre de gravité du
visage ou les parties du visage qui lui donnent son identité pour les placer
derrière le visage, voire pour les faire disparaître de la surface de la toile.
C’est comme si l’individualité que nous conférons au visage n’était rien d’autre
qu’un masque projeté par nous. Giacometti tente de regarder la matière derrière
le masque, une matière qui a manifestement elle aussi quelque chose
d’individuel, mais quelque chose d’abominablement individuel qui coïncide avec
la solitude et la mort. La matière derrière l’image projetée est toute seule.
Il y a quelque chose de banal à chercher derrière chaque œuvre d’art la mort et
la solitude, mais Genet y met davantage de respect pour l’œuvre d’art que la
plupart des penseurs. Il remarque que tous les traits des dessins de Giacometti
ont une valeur identique, si bien que l’image semble disparaître dans la
matière, mais en même temps, vue de loin, elle prend parfois aussi une nouvelle
spatialité. Le dessin gonfle dans l’espace, tel un amas de matière. Genet a
l’œil pour ce va-et-vient, pour cette apparition et cette disparition de l’image
qui correspond probablement à la manière dont Giacometti percevait la réalité.
Le dernier film de Fassbinder, basé sur un roman de Genet, met en scène deux
hommes qui prétendent être frères. Ils désirent la même femme, mais uniquement
pour pouvoir s’aimer sans l’admettre. L’un des deux hommes habille un jeune
voyou qui commettra un hold-up de telle façon (il lui colle une petite
moustache) que son frère sera tenu pour le coupable.
Quelques années plus tôt, Fassbinder avait tourné le film Despair, basé sur une
nouvelle de Nabokov. Le héros y rencontre son sosie. Il lui vient alors l’idée
de tuer cet homme et de lui donner son identité afin que sa femme touche son
assurance vie et qu’ils puissent s’enfuir tous deux très loin. Le héros met son
plan à exécution. Il commet le meurtre, glisse ses propres papiers d’identité
dans la poche de sa victime, lui enfile son alliance au doigt et va se cacher.
Quelques jours plus tard, un policier se présente chez son épouse et lui annonce
que le corps d’un homme a été retrouvé avec, sur lui, le passeport de son mari.
La femme joue son rôle d’épouse éplorée. « Le seul problème, poursuit le
policier, est que le mort ne ressemble pas du tout à votre mari. »
Dans une interview fictive avec Magritte, accompagnée de photos sur lesquels les
deux hommes échangent leurs chapeaux melons, Marcel Broodthaers se demande s’il
ne serait pas possible de considérer les tableaux de Magritte comme des
documents sociologiques, des témoignages de la culture d’une certaine époque, au
lieu de continuer à les considérer comme des tentatives d’évocation du Mystère.
Magritte répond qu’il ne comprend pas ce que veut dire Broodthaers. En fait,
Broodthaers venait d’expliquer son programme pour les années suivantes sous la
forme d’un quiproquo entre Dupont et Dupond.
Borges émet l’idée que le rossignol de Keats est le même que celui de
Shakespeare et d’Oscar Wilde ou que le rossignol que j’entendis siffler le 8
février 1986 à quatre heures du matin dans la banlieue bruxelloise. Comme il n’y
a peut-être qu’un seul rossignol, écrit Borges, il n’y a peut-être qu’un seul
écrivain. Tout comme il me semblait autrefois que je n’avais qu’une grand-mère,
Broodthaers et Magritte ont dû penser pendant un court instant en échangeant
leurs chapeaux qu’ils formaient une seule et même personne. (Il n’existe qu’un
seul artiste, mais nous devons le réinventer chaque jour.)
Montagne de Miel, 11 juillet 2004
Ce txte a été publié pour la première fois dans la revue Nieuwzuid. |