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Hans Theys
Un cauchemar précieusement découpé
Quelques mots à propos d’une exposition de Koen Theys
Traduit du néerlandais par Michèle Deghilage
En 1998 Koen Theys a réalisé deux expositions avec des figures détourées à
l’aide d’un ordinateur. La première exposition a eu lieu dans les couloirs d’un
ministère bruxellois, la deuxième à la Galerie Xippas. Plusieurs personnes lui
ont fait remarquer que la façon de détourer ces images, de les coller sur de la
mousse et de les accrocher au mur évoquait pour elles l’école maternelle. A la
même époque, il est tombé, en parcourant des photos plus anciennes, sur une
photo où l’on voyait comment on « apprenait » collectivement à des enfants à
remplir la silhouette d’un mouton avec des boules d’ouate et de la colle. Ce
sont ces deux circonstances qui lui ont donné l’idée d’aller prendre des photos
dans des écoles maternelles.
Difficile de saisir la « signification » de ces photos: d’abord elles
représentent des choses assez hétéroclites et puis nous ne comprenons pas
pourquoi Koen Theys a photographié précisément ces choses-là. En général, il
s’agit d’objets, de dessins ou d’illustrations qui ont été accrochés aux murs,
collés aux armoires ou aux fenêtres d’une classe, sans doute dans le but
d’égayer le local ou de le rendre plus convivial. Malheureusement, le résultat
n’est pas toujours réussi. Nous percevons bien l’intention de la maîtresse ou du
maître, mais cette intention ne s’est pas vraiment concrétisée. Des images
comiques d’animaux domestiques jouant du violon ont déteint, sont déchiquetées
ou jaunies, des poupées dorment dans des barquettes de chez le boucher et sur le
mur des dessins d’enfants côtoient fraternellement les portraits-robots de
criminels recherchés. Partout se dressent des obstacles: des murs récalcitrants,
des punaises qui plient, du papier collant desséché ou jauni, des boules
d’ouate, boutons de porte et interrupteurs qui se détachent, des vues moins
idylliques, des étiquettes de prix, d’étranges imprimés, etc.
Les photos de Koen Theys semblent suggérer que ces tentatives de décoration
ratent souvent. Nous pourrions attribuer ces échecs à la gaucherie des maîtres
et des maîtresses, mais cela ne nous dirait pas pourquoi ces images fascinent
tant Koen Theys. L'une des raisons est peut-être que l'échec de ces tentatives
de décoration n'est pas le résultat d'un déraillement, mais la conséquence
inéluctable d'une certaine conception du beau et de l'agréable. Je crois qu’il y
a une façon aveugle de confronter la réalité et la beauté. Je crois que cette
façon se traduit dans la manière dont ces classes sont décorées et qu’elle
s’impose à de nouvelles générations à travers ces décorations. Je crois que Koen
Theys est touché par cela, mais que son intuition ne se laisse pas facilement
formuler. Je pense aussi que toute activité artistique peut souffrir de la même
cécité et qu’en cela réside le lien intime avec les autres oeuvres de cet
artiste, ou ce thème est récurrent.
La perception narcissique de la réalité
La personne narcissique a peu de confiance en elle-même. Elle attache beaucoup
d’importance à ce que les autres pensent d’elle. Elle se regarde à travers le
regard des autres. La valeur intrinsèque des choses ou des événements lui
échappe. Les autres n’existent pas. Puisque la personne narcissique ne considère
le monde extérieur qu’en fonction d’elle-même, ce monde n’existe pas vraiment.
Le monde n’est qu’une extension de la personne narcissique. Mais sans monde
extérieur, il n’y a pas d’expérience. La personne narcissique n’apprend rien.
Elle est vide au départ et elle sera vide à la fin.
Quelque part ces photos semblent suggérer que la convivialité véritable, la
beauté véritable et les hommes véritables n’existent pas. La réalité n’est pas
assez belle et elle a besoin d’être décorée. En même temps nous sentons que
cette décoration est produite de façon automatique ou mécanique. Les maîtres et
les maîtresses respectent des codes qui prétendent garantir la beauté et la
convivialité, mais en même temps le spectateur sent partout l’absence d’une
véritable expérience.
L’individu disparu
Dans l’œuvre de Koen Theys, chaque individu a un ou plusieurs sosies. A côté
d’une poubelle ou d’un banc dans un parc public il place une autre poubelle ou
un autre banc faisant partie de la même série de production. Souvent l’individu
est confronté à une foule ou à une série d’individus identiques. Le miroir en
caoutchouc ne réfléchit pas de visage. Partout, l’individu est écrasé ou relégué
dans un coin. Les spectateurs des vitres sablées deviennent eux-mêmes des objets
que l’on regarde.
Depuis quelques années ce thème est combiné avec l’image récurrente du terrier.
Un autoportrait en caoutchouc est fait de deux moulages du côté postérieur d’un
individu, collés ensemble et formant une espèce de larve à deux dos dont les
faces se seraient recourbées à l’intérieur. Un autre autoportrait montre une
figure couchée sur le sol, face contre terre, comme une plaque d’égout ou une
taupinière. Dans plusieurs oeuvres nous voyons comment Koen Theys essaie
d’ordonner son oeuvre dans un environnement qui ressemble à un terrier, mais son
oeuvre a pris vie et ne se laisse plus dompter. L’oeuvre est devenue en même
temps toile et araignée. L’artiste est dévoré et rendu invisible par son oeuvre.
Dans le texte « Un autocar, c’est une caméra roulante dans laquelle on peut
s’asseoir », je qualifiais l’œuvre de Koen Theys de bête polymorphe, rampante et
grimpante, qui se reproduit sous terre et en surface, et que l’artiste parvient
à peine à dominer, alors qu’en réalité, il ne s’agit ni plus ni moins que du
reflet de ses propres investigations. Je me rends compte à présent que nous
pourrions très bien considérer les classes dans lesquelles toutes ces photos ont
été prises comme un réseau de galeries et de terriers dans lequel, tout comme
dans l’œuvre de l’artiste, on expérimente avec des images. L’image d’ensemble
confuse, anguleuse et parfois sombre de ces expériences rappelle la façon dont
Koen Theys lui-même cherche des relations entre les différentes images qu’il a
réalisées. Ainsi, cette collection de photos hétéroclites devient un pendant de
son œuvre personnelle.
Une image déviante fait réapparaître l’individu
Ce qui frappe dans cette photo d’enfants qui apprennent à dessiner un mouton
avec de l’ouate, c’est qu’elle fait penser à une chaîne mécanique. On se demande
à quoi vont servir ces futures reproductions de moutons, si c’est pour les
réaliser toutes à l’identique. Apparemment, on apprend aux jeunes écoliers à se
familiariser avec les images comme au moyen âge en Europe, ou comme à l’époque
égyptienne, lorsque tout le monde savait encore clairement à quoi devait
ressembler une image.
Ce qui choque, c’est qu’il y a aussi une vérité sous-jacente à cette approche de
l’image. La seule chose qu'il nous soit vraiment donné de voir dans une œuvre,
c’est sa texture. Les intentions de l’artiste doivent nous parvenir à travers
cette texture. C’est pourquoi il semble plus juste de dire qu’un artiste
n’exprime pas ses sentiments ou des pensées dans un objet ou une image, mais
bien qu’il réalise un objet ou une image qui éveille des sentiments ou des
pensées chez le spectateur ou l’auditeur. Dans ce cas, il pourrait effectivement
suffire d’apprendre à quelqu’un comment il doit réaliser un objet de façon à ce
que cet objet soit capable d’émouvoir ou de faire réfléchir le spectateur.
Si cette idée doit mettre certains artistes mal à l’aise, elle est vite
relativisée par la conscience que personne n’est en mesure de réaliser une œuvre
d’art rien qu’en appliquant des règles. En effet, l’oeuvre d’art, l’émotion ou
la nouvelle perception des choses naît précisément de l’écart des règles, par
l’échec, la déformation ou l’imprévisible. Le déroutement de l’image fait
réapparaître l’individu ou l’expérience individuelle.
Kitsch et sentimentalité
Autre élément récurrent dans l’œuvre de Koen Theys, élément qui semble également
en rapport avec cette série de photos: l’intérêt qu’il voue aux images
archaïques et aux intérieurs rustiques, et qui était déjà présent dans les
vidéos « Diana », « Sleepless Night » et « L’Or du Rhin ». Depuis le début, Koen
Theys est en effet fasciné par le kitsch et la sentimentalité, qui s’incarnent
dans des trophées de chasse, des croix qui se consument et des nappes en tissu
Vichy. Dans ses réalisations ultérieures, nous le remarquons moins et nous avons
même l’impression que le moindre soupçon de kitsch a été gommé, alors qu’en
réalité, ce thème est à la base même des collages réalisés avec des photos de
maisonnettes, et de toutes les œuvres faites à partir de reproductions de bancs
publics, poubelles, lampadaires, arbres étêtés et œuvres d’art très modernes qui
servent à embellir nos villes. Dans cette série de photos également, nous
sentons que la laideur gênante des classes décorées repose sur une aspiration -
celle de les rendre plus douillettes - qui, formellement, n’a pas vraiment
abouti, de sorte que nous avons l’impression que la réalité est sacrifiée au
profit d’un rêve narcissique. Un peu à la manière des idéologies nostalgiques
qui condamnent le présent en s’appuyant sur un passé harmonieux qui n’a jamais
existé. (« Celui qui prend la réalité pour un rêve la fera tourner en cauchemar
», a écrit Carlos Montera.)
En même temps, le kitsch douillet de ces classes implose en un bombardement de
couleurs. Pour Koen Theys, il s’agit d’une expérience passionnante. A chaque
photo qu’il nous montre, il prend plaisir à dénoncer le mauvais goût de la
juxtaposition des couleurs les plus vives. Il doit être amusant de pouvoir faire
des photos qui bafouent toutes les conventions chromatiques parce que le thème
le veut ainsi.
Un art qui n’ajoute presque rien à la réalité
Lorsque, l’année dernière, la Caisse des dépôts et consignations invita Koen
Theys à organiser une exposition à Paris, il proposa de donner un sosie à la
demoiselle chargée, à l’entrée, d’accueillir les spectateurs et de leur fournir
des renseignements sur l’exposant. Cette deuxième demoiselle, assise à une même
petite table, informerait le spectateur sur la Caisse des dépôts et
consignations. En quête d’informations utiles, Koen Theys échoua dans les
archives de cette banque où il mit la main sur une importante photothèque.
Pendant des années, en effet, la banque avait réalisé des photos de tous les
bâtiments qu’elle avait érigés, financés ou assurés. Koen Theys opéra une
sélection parmi ces photos et décida de présenter la Caisse des dépôts et
consignations au public comme un nouveau photographe. Ce qui était bien dans
cette exposition, c’est que Koen Theys parvenait à nous raconter quelque chose
sur les banques, les expositions, les photographies et la politique française du
logement sans ajouter personnellement quoi que ce soit à ce qui existait déjà.
Je mentionne ce travail antérieur parce que cette fois-ci encore Koen Theys agit
comme un commissaire d'expositions qui nous présente de nouveaux artistes - en
l'occurence les maîtres et les maîtresses qui ont décoré leur classe - mais
aussi parce que l'exemple de la Caisse des dépôts montre qu'il agit dans la
grande tradition française du positivisme. En allant à la recherche de la
réalité dans des archives souterraines ou dans des classes qui normalement
échappent à notre expérience quotidienne, il ramène l’art contemporain à ses
origines, lorsque le réalisme et le naturalisme sont nés en copiant des compte
rendus juridiques et en décrivant la vie de tous les jours.
Montagne de Miel, le 28 décembre 1999. Pour Jot.
Ce texte a été publié pour la première fois dans le catalogue Koen Theys. Les
maternelles. De kleuterscholen, Galerie Xippas en Vereniging voor
tentoonstellingen van het Paleis voor Schone Kunsten, 2000, 72 p. Nederlands en
Frans. |