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Généralement, nous ressentons ce qui vaut pour tous; nous l'appliquons à toutes
les circonstances. Nous n'accordons aucune considération à l'exceptionnel et au
nouveau, alors que l'expérience se trouve précisément là...
Leopold Flam
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Hans Theys
TOWN HO !
CHABARITCH !
AU-DELA DU POUVOIR !
ETCETERA
Quelques remarques de
Dr. J.S. Stroop,
Moe Hout
et Bedrich Eisenhoet
(copiées par Hans Theys).
I
(Eisenhoet parle.)
Montrez-moi cent photos des œuvres du sculpteur ou du peintre devant lequel vous
tombez à genoux ou en pâmoison - je n'en ai rien à battre de la manière dont
vous donnez forme au mythe de l'admiration -, montrez-moi cent photos et je...
Ah, vous les avez déjà en poche, dans une belle enveloppe... Laissez-moi y jeter
un coup d'oeil car je suis toujours curieux de rencontrer des personnes ou des
choses nouvelles, sensibles, fortes... Mais ce sont toutes... des photos de
peintures! Et cet autre petit paquet que vous avez si adroitement extrait de
votre poche... Ma parole, ce... ce sont des sculptures! Des centaines de
sculptures! En bronze et en pierre, finement ciselées, des seins et des fesses,
un torse masculin, et ici... C'est merveilleux! Un éléphant! Un éléphant en
ciment! Un Hasselblad en marbre! Et même quelques œuvres abstraites, aux lignes
ondulées et aux contrastes marqués! Mais... ce sont... comment dire... ce
sont... des SCULPTURES... en plâtre, en plastique et en bronze... Mais où est la
nouveauté? Où est... oui, où est le frais, le surprenant, l'imprévisible,
l'insolent, le... oui... le vrai? Cette tache, me dites-vous. D'accord, il y a
bien quelque chose dans cette tache, et dans cette couleur, cette marque, ce
trait, cette boule. Mais une tache, je connaissais déjà. J'en ai déjà fait
plusieurs. Bien sûr, je ne connais pas toutes les taches. Jamais je ne pourrais
m'imaginer toutes les taches. Toutes! Et toutes leurs combinaisons! Quelles
couleurs! Quelles formes! Quelles compositions! Jamais je ne pourrais me les
représenter toutes.
Vous l'aurez compris: cette démonstration serait trop facile. En outre, elle ne
nous apprend rien de positif quant au caractère spécifique de l'œuvre qui
échappe. Toute aussi merdique qu'elle est, cette démonstration nous apprend
uniquement ce que cette œuvre n'est pas, ce qu'elle ne veut pas être ou ce à
quoi elle essaie d'échapper. Mais à supposer, pour l'instant du moins, que nous
ne voulions pas définir positivement cette œuvre, qu'en d'autres mots nous ne
voulions pas la réduire à des mots ou à des notions que nous connaissions déjà,
parce qu'alors l'aspect spécifique de cette œuvre nous échapperait certainement,
il devient intéressant d'examiner une nouvelle fois l'activité de nos sculpteurs
et artistes peintres.
Et puis, non. N'examinons rien. Voyez comme ils regardent craintivement
par-dessus leur épaule. Voyez comme ils tremblent... Voyez aussi comme ils
deviennent de plus en plus petits, les pauvres... Ils ne cessent de s'aplatir!
On dirait qu'ils croulent sous un poids immense! Mais nous ne voyons rien...
Comme s'ils savaient quelque chose que nous ignorons! Mais que savent-ils donc?
De qui ont-ils si peur ? Qu'est-ce qui les écrase? Mais... ce sont leurs propres
toiles! Leurs propres belles peintures et belles sculptures ! Si belles, si
majestueuses, si décentes, si exactes, si sublimes, si vieilles qu'elles doivent
en écraser leurs insignifiants créateurs! Voilà pourquoi ils se retournent avec
tant d'angoisse! Ils ont peur qu'un autre l'ait remarqué! Leur maître,
peut-être, qui regarde encore par-dessus leur épaule, même s'il n'est pas là,
même s'il est enterré depuis des siècles, putréfié et rongé par un grouillement
organique... Peut-être leur maître l'a-t-il remarqué, ou le curé du village, ou
leur époux ou épouse, ou - horreur! - l'Art lui-même, dans toute sa splendeur
majestueuse et irréfutable! Oui, c'est ça! Epiés sans arrêt par le Grand Pontife
et ridiculisés par leur propre création! Ah, quelle image affligeante! Mais qui
les y a obligé? Quel Dieu cruel a condamné ces frêles effigies à une vie aussi
déchirante, féroce et douloureuse? Qui? Quoi? Pourquoi?
Leurs parents! La vanité! La faim! L'ambition! Ce même curé du village! La
lâcheté! L'aveuglement! L'habitude! Quoi? L'habitude? Mais c'est quoi cette
habitude? Et qui peint par habitude? Ces peintres et sculpteurs, ces écrivains,
ces artistes doués ne sont-ils pas précisément les exceptions? Eux qui
résistent, qui se rebellent, qui consacrent leur misérable vie à remuer avec
désintéressement le tas de merde du monde, à la recherche de cet Unique, de ce
Grandiose, de ce Sublime qui dépasse tout le train-train et toute accoutumance?
Halte là, on ne suis plus. Laissez-nous reprendre notre SOUFFLE.
Si tu te fourres les doigts dans le nez, il grossira. Si tu te branles, tu
deviendras sourd. Si tu louches quand sonne la cloche van Pieperzele... Si tu
continues à boire bruyamment tu ne seras jamais... une vraie femme, un vrai
homme, un vrai menuisier, un bon biologiste, un bon artiste peintre, tu ne
trouveras jamais de mari, de femme, du travail, tu n'auras jamais d'enfants, tu
ne pourras jamais acheter suffisamment de terrain pour y faire construire une
maison avec un garage, etc.
Ne lèche jamais la lame d'un mixer si la fiche est encore dans la prise, car il
était une fois un petit garçon... Fais toujours attention sur un escalator car
il était une fois une femme aux cheveux longs...
La peur de la nouveauté, la peur du possible - électricité! escalier roulant!
drogues! manipulations génétiques! - nous conduit à étouffer notre progéniture
dans des règles de savoir-vivre, des règles de comportement, des manières de
défaire de la morve, des manières de marcher (sans siffler), de manger, de
parler, de penser, de s'exprimer. La force des règles innombrables dérive de la
PEUR, de la crainte superflue qui doit protéger la progéniture contre un contact
destructeur avec la réalité.
[Tu verras les fins renards, les téméraires, les spécialistes du gouffre qui ont
courageusement entrouvert le rideau et regardé dans la nuit... pâles, très
pâles, ils se retournent à nouveau vers le monde douillet et tout en s'agrippant
fermement aux rideaux de leurs mains tremblantes, ils font rapport de leur
expérience du gouffre. Et, un peu plus tard, lorsqu'ils se sont de nouveau
installés au sein du public, savourant plusieurs rafraîchissements alcoolisés,
leur place est occupée par un autre héros: il sait déjà qu'il ne pourra en aucun
cas regarder trop longtemps et on lui a indiqué aussi où s'accrocher au rideau.]
La plaie ouverte et puante de notre tête doit être protégée de la lumière et
c'est pourquoi nous enroulons un voile autour de notre tête, pour ne rien voir,
ne rien entendre, ne rien goûter, ne rien sentir, ne rien ressentir. Et parce
que nous ne voyons rien, on nous enseigne les choses, comme on apprend aux
enfants élevés dans une caverne ce qu'est le monde extérieur.
Mais ce rideau puant autour de notre tête ne nous protège pas seulement de la
nuit et de la lumière, il nous préserve aussi de trop de choses vraies,
délicieuses, jolies, amusantes dont nous ne pouvons rien savoir parce qu'il y a
juste assez pour quelques fins renards qui, eux, ont regardé à travers leurs
doigts... Stop! Stop, dis-je. Pas de confusion! Ceux-là qui ont un gros derrière
et de belles manières vivent-ils d'une autre façon? Ont-ils réellement accumulé
des expériences? Voient-ils? Ces faibles prêtres qui auraient renversé toutes
les valeurs afin de survivre, voient-ils quelque chose de plus que nous avec nos
têtes emmaillotées? Pas de confusion! Nous devons dénouer cet astucieux écheveau
de prétextes et d'intérêts, nous devons le dénouer! Mais comment faire? Nous
devons le défaire par... par une chiquenaude! Que dis-je? En fait, j'aurais
voulu écrire: par DES COUPS DE MARTEAU (retentissants), mais je cherche une
description plus précise, plus légère, un mot pour désigner ce geste nonchalant,
cette occupation impertinente, cette effronterie éhontée, ces tentatives
pitoyables d'être occupés naïvement à faire je ne sais quoi.
II
Bien entendu, chacun est libre d'interpréter l'œuvre d'un artiste d'une manière
totalement personnelle - quand bien même il ou elle ne présente pas ses
critiques sous cet angle -, mais la plupart de ces exégèses se résument
habituellement à des réductions boiteuses, comme si l'inconnu, ou le Nouveau, ne
pouvait prendre de sens qu'en fonction du connu. Le problème d'ailleurs n'est
pas tant que la critique d'art classe généralement les œuvres étudiées dans des
catégories consacrées, qu'elle est toujours à la recherche d'influences et
qu'elle cherche à établir des liens plus ou moins spécieux (pour la plupart des
artistes, cette approche semble la seule valable parce que leur travail lui-même
en est né et que c'est justement à ces structures qu'il doit sa raison d'être),
mais plutôt que le caractère spécifique d'une œuvre d'art qui semble
transgresser ces catégorisations soit systématiquement occulté par un rideau de
fumée fait de platitudes, de lieux communs et de concepts sclérosés
[(Stroop est encore saoul:) "Dada ! Pop Art ! Fluxus ! Nouveau Réalisme ! Il est
clair que les collages de Panamarenko, ses happenings et certains objets des
années de jeunesse, tu sais de qoi je parle, qu'ils présentent des traits
communs avec des œuvres qui sont généralement rattachées à ces courants. Mais
qu'est-ce le mouvement 'dada' en réalité? Que veut dire quelqu'un qui utilise ce
mot? A quelles œuvres et à quels aspects de ces œuvres fait-il alors référence?
Outre les analogies avec 'dada', par exemple, il existe également des
divergences. Ainsi, le 'dada' s'est fréquemment profilé comme de l'anti-art. Et
qu'est-ce que l'anti-art ? La dislocation de la Forme. Débuter les phrases sans
majuscules! En fait, de l'Art encore plus Sublime. Ecrire des partitions
musicales très intéressantes dont nul ne profitera jamais... Un jour, Thierry De
Mey m'a fait entendre une magnifique musique jouée par des pygmées, qui se
tenaient dans un lac et qui caressaient et frappaient l'eau de leurs mains, de
leurs coudes et de leurs pieds. Là, aucune Forme n'est anéantie, il s'agit
vraiment de MUSIQUE (à l'opposé de toute forme connue). Si l'œuvre de
Panamarenko doit se rattacher à un courant artistique quelconque, ce serait
alors le barbotage de ces pygmées."]
La critique est ainsi victime de sa Forme. Alors qu'une œuvre d'art grandiose
essaie de rendre visible un aspect de la réalité (ou des possibilités de l'art,
ce qui parfois revient au même), demeuré jusqu'alors mystérieux, la critique
essaie de l'interpréter en le ramenant aux aspects déjà visibles et connus parce
que les moyens dont elle dispose l'y contraignent par nature. Une telle idée est
triviale, bien entendu. Toute forme de communication s'inscrit par définition
dans un cercle herméneutique: L'INCONNU NE PEUT ETRE TRANSMIS PARCE QU'IL EST
INCONNU et parce que les mots existants renvoient exclusivement à ce qui est
connu. La nature même d'une œuvre d'art qui dévoile ou invente un nouveau monde
d'expériences repose cependant sur une négation exacerbée ou arrogante de cette
situation apparemment définitive.
[(Il est saoul et il le reste:) "Il n'y a pas de pensée plus suspecte que celle
du Nouveau. Je frémis à l'idée que cette écrivasserie puisse un jour tomber
entre les mains de G.R. Rien ne m'est plus proche que la Fin, mais en tant que
véritable parvenu, je fuis vers l'avant. Même s'il n'y a rien de nouveau sous le
soleil -véritablement rien, comme le constate G.R. à diverses reprises - de
nouvelles expériences sont toujours possibles, parce qu'on ne manque jamais de
faire l'expérience de l'une ou l'autre chose, si ce n'est la douleur,
l'effondrement et la lente décomposition de toute chose et, ci et là, quelque
fragment de beauté précaire. En dehors de cela, je suis convaincu que ces
expériences ne sont jamais transmises, si bien que rien ne changera jamais, sauf
ci et là sous l'entreprise de quelques fous. Et le fait de communiquer, de
rendre visible, de rendre PALPABLE ce que c'est finalement de faire l'imbécile,
C'EST CE QUE J'APPELLE LE NOUVEAU (qui est en fait l'Ancien, et l'Unique, que je
retrouve parfois dans le barbotage de Panamarenko). En ce qui concerne l'art,
cela signifie pour des personnes comme Warhol, Beuys et Panamarenko, que les
artistes ne doivent plus se préoccuper exclusivement de transmettre leur
tourment intérieur sur du papier ou du canvas joliment grené, à coups de pinceau
délicats!, ni qu'ils doivent se vouer entièrement à la démolition violente ou
raisonnée du canon du jour; cela signifie au contraire, qu'ils peuvent se
consacrer à tout et à n'importe quoi, aux structures du Pouvoir, à la
représentation de conserves de soupes ou à la construction de tricycles.]
Voici cinq ans, un de nous a tenté de démontrer que les diverses interprétations
de l'œuvre de Kafka, publiées par dizaines de milliers, passaient sous silence
le fait que l'essence même de la prose kafkaïenne semblait précisément s'appuyer
sur la notion paralysante de l'inconnaissance du monde, qui rend impossible la
formulation d'une ligne de conduite - ou l'interprétation définitive d'un fait
quelconque.
["... il est impossible", dit Olga en parlant d'une lettre très importante qui
joue un rôle essentiel dans Le Château, "d'apprécier les lettres comme il se
doit; elles changent sans cesse de valeur, les remarques qu'elles suscitent sont
infinies et le point sur lequel on s'arrête est uniquement dû au hasard, de
sorte que toute signification est fortuite".]
Les écrits de Kafka devaient se présenter comme insaisissables, c'est-à-dire,
hors de portée de toute interprétation. Non pas afin d'en garantir la
signification prétendument 'universelle', mais bien en raison de leur caractère
spécifique: cette perception toute personnelle du monde que l'écrivain a essayé
de rendre apparente et perceptible d'une manière aussi dépouillée que possible.
"Personne n'est à l'abri", a dit Ange Nevada. On n'y échappe pas. Toute
expérience doit être réduite à des clichés, à des concepts déjà acquis et
assimilés, à des notions abâtardies, à l'auberge espagnole du grouillement
esthétique, à la fabrique de petites images, à l'expérience figée. Léonard de
Vinci! Le rêve de voler! Le mythe d'Icare!
"Lorsque je commence à fabriquer la chose", a dit Moe Hout, "il s'agit
naturellement bien de voler, mais quand je suis occupé, l'aspect le plus
important devient alors la réalisation de l'objet. Et quand il est terminé, je
me sens obligé de l'essayer, mais le temps ne presse pas car il existe divers
aspects de ces écrous et de ces moteurs qui sont beaucoup plus intéressants et
qui se raccrochent plus à l'idée de voler qu'au fait de voler en lui-même."
[La culture occidentale (je ne parlerai pas des autres cultures, bien que la
formulation suivante soit greffée sur une phrase sur la culture chinoise, que
Louis Peeters m'a lue à haute voix le 21 juillet 1988) est UNE CULTURE DE LA
GUEULE DE BOIS. La fascination pour l'échec n'y est pas étrangère (comme cause
et conséquence), ainsi que la relative absence de révolte. Nietzsche prenait du
thé, Céline buvait de l'eau, Moe Hout boit du coca.]
"Il ne s'agit de savoir si la théorie du string est possible ou pas", (Moe Hout,
1989, dans Knockando), "elle n'est pas suffisamment compréhensible pour être
vraiment élégante. En revanche, ma théorie est très élégante, elle."
[Encore Moe Hout, en 1972: "Ce qui m'intéresse, ce sont les rapports de force
entre les choses, les matériaux qu'il est nécessaire d'utiliser pour rendre un
appareil viable et qui déterminent, aussi, la forme. Si je construis un avion,
par exemple, l'ensemble doit être aussi léger que possible et à la fin,
j'aboutirai à quelque chose dont je n'avais pas la moindre idée au départ et
c'est souvent beaucoup plus beau que tout ce que j'aurais pu imaginer. La
plupart du temps, la forme la plus logique est aussi la forme la plus belle. De
toute façon, beau ou non, le principal est de créer un objet dont je puisse
dire: cela valait la peine que je m'en sois occupé; un objet au sujet duquel on
ne soit pas obliger de se demander: est-ce de l'art ou non?" ]
Il va sans dire que l'un des plus grands défis au niveau artistique consiste
précisément à transmettre ce que serait cette expérience authentique. Si tant
est que la démarche s'avère impossible, l'expérience, ou l'ouverture à cet
égard, peut être suggérée. Cette suggestion s'appelle aussi poésie.
III
Une réflexion banale: s'il est vrai, comme le prétend Foucault, que la
fascination occidentale pour la sexualité en tant que source de vérité ne prouve
pas nécessairement que cette sexualité soit une forme de liberté illicite et
nécessairement refoulée, mais plutôt un modèle de comportement encouragé par LE
POUVOIR qui - à travers une habitude de confession psychanalytique et catholique
- permet un contrôle radical de l'individu, on peut alors supposer que
l'entreprise appelée Art fonctionne de la même manière: tant que l'individu
pétillant s'exprime dans les limites des codes établis de l'art - avec la vérité
(authenticité, exactitude, justesse) comme l'un de ces objectifs principaux - il
continue à servir d'une manière contrôlable, car nommable, le cours des choses
cahoteux et exécrable.
La banalité de cette réflexion repose sur l'idée que l'on se fait toujours du
pouvoir comme étant une instance politico-économico-juridique (c'est-à-dire
concrète, personnalisée, qui dirige les événements du monde à partir d'une
citadelle imprenable). Le pouvoir (comme le décrit Foucault dans La volonté de
savoir) est un fait immanent C'est la manière non discursive dont se présentent
et s'imbriquent les processus économiques, les rapports de connaissances, les
relations sexuelles et les développements artistiques. "Là où il y a le
pouvoir", écrit Foucault, "il y a résistance et pourtant, ou plutôt par là même,
celle-ci n'est jamais en position d'extériorité par rapport au pouvoir (...),
par définition, elles [ces formes de résistance] ne peuvent exister que dans le
champ stratégique des relations de pouvoir". C'est pourquoi Joseph Beuys se
trompait lorsqu'il affirmait que "les frontières de l'art traditionnel"
pouvaient être transgressées par un "art dans le sens le plus large du terme",
un "concept créatif" fondé sur la "science de la liberté" et sur une
"auto-détermination qui permet d'échapper aux forces qui viennent de
l'extérieur". Une culture "entièrement libre et auto-déterminante" qui n'est
plus le "jouet de représentants des minorités qui existent dans notre société et
derrière lesquels se cachent les intentions fascistes et économiques des grands
groupes financiers" n'est pas seulement impossible parce que "la culture est
étroitement liée à la loi", comme Beuys le reconnaît, mais aussi parce que 'la
culture' n'est pas imaginable sans la loi, quelle que soit le sens donné à ce
mot.
"Toujours la même incapacité à franchir la ligne, à passer de l'autre côté",
écrit Foucault, "toujours le même choix, du côté du pouvoir, de ce qu'il dit ou
fait dire...".
Rien ne semble pouvoir exister hors du pouvoir car LE POUVOIR S'APPUIE SUR ET SE
COMPOSE DE LA FORME DE NOS ACTES. En d'autres mots, le pouvoir ne nous dirige
pas de l'extérieur, il vient de l'intérieur, il nous conduit à partir de nos
'propres' intentions et manières d'approche évidées et usées. LE POUVOIR, C'EST
LA SOUPLESSE INSIDIEUSE DE NOS MOUVEMENTS.
"Agacé par le retrait subtil de Ziethen", écrit John Holland Rose, "l'Empereur
avait envoyé sa cavalerie à la rencontre des bataillons de l'arrière-garde
prussienne dont quatre unités avaient été sérieusement décimées avant de trouver
refuge dans une forêt".
[John Holland Rose, Litt. D., The Life of Napoleon I, G. Bell and Sons Ltd.,
Londres, 1916, p. 463.]
En réalité, l'objectif de Napoléon consistait à écraser les Prussiens à l'orée
de la forêt, mais il a été abusé par LA FORME (la manière dont il s'imaginait un
bois). Toutes les forêts, pensait-il, sont comme La Forêt, la forêt corse avec
son maquis inextricable.
Tout est soumis à la Forme.
[Le concept Forme ne peut être interprété de manière trop restrictive. Une fois
de plus, la Forme n'est rien d'autre qu'un mot qui recouvre une réalité
changeante qui peut également être décrite par les mots habitude, convention,
style, nom, pouvoir, structure, etc.]
La Forme garantit la potentialité, la visibilité, la tangibilité et le contrôle
de tout objet, de toute pensée, de toute démarche, de tout événement. Mieux:
rien n'existe sans la Forme. La Forme est la condition de tout.
La nature de la Forme repose sur la reconnaissance. C'est pourquoi elle est
rigide. C'est pourquoi elle étouffe. C'est pourquoi elle paralyse.
La Forme est la condition paralysante de tout ce qui est.
La Forme est cet élément qui permet l'observation, la perception de la beauté,
la connaissance, l'action, l'exercice du pouvoir. La Forme refoule la peur, elle
est le sentier battu, le POSSIBLE, le vivable, le supportable (ce qui n'éblouit
plus, ni ne déconcerte, ni ne dérange). La Forme est toutefois aussi ce qui,
finalement, rend impossible l'observation, la perception de la beauté ou la
connaissance, parce qu'elle ne répond pas à la réalité foisonnante, parce
qu'elle exclut les nouvelles expériences, parce qu'elle conduit à la résignation
(la célébration d'une réalité délimitée et d'une expérience délimitée de cette
réalité).
Là où Foucault se heurtait à l'impossibilité de penser ou d'agir hors du
pouvoir, là où Deleuze commence à replier très sérieusement ses frontières (le
pli !) Panamarenko conçoit son Toy Model of Space.
IV
En 1966, Marcel Duchamp a déclaré que devant une œuvre d'art, il n'éprouvait
jamais étonnement, surprise ou curiosité. "Jamais", a-t-il dit. Il se
considérait comme un défroqué involontaire. Il en était dégoûté. Le comble,
c'était, qu'il ne comprenait pas pourquoi. Il ne pouvait l'expliquer.
Eisenhoet croit savoir pourquoi. En effet, cet art plastique n'est en effet que
foutaise. Au diable! ces petites trouvailles de monsieur Duchamp. On en a marre
de ce bordel! Nous devons nous agenouiller devant tout cela, certes, et nous
nous agenouillons avec plaisir, comme auparavant devant d'autres Molochs, mais
toutes ces cérémonies, qu'ont-elles à voir avec cette vague promesse de liberté
que l'on associe généralement avec le mot 'art'?
"A mes yeux", dit Gombrowicz dans sa dernière interview, "Genêt est bien sûr un
grand créateur et peut-être même le plus grand artiste français parce qu'il a
révélé une nouvelle réalité". Sans aucun doute, les ready-mades de Duchamp
ont-ils également dévoilé une nouvelle réalité, quand bien même elle serait,
comme chez Genêt, en premier lieu esthétique. De quelles idées ou choses se
préoccupait en vérité Duchamp?
[Lorsque Pierre Cabane demande à Duchamp quelle est son interprétation du Grand
Verre, il répond qu'il n'en a pas, puisqu'aucune idée ne se trouve à son
origine. Il ajoute que dans son œuvre il s'agit rarement d'idées, mais plutôt de
petits problèmes techniques liés aux matériaux qu'il utilise, comme le verre,
etc. (Voir Pierre Cabane, Entretiens avec Marcel Duchamp, Editions Pierre
Belfond, 1967). Vrai ou faux, il n'en reste pas moins que la distinction de
Duchamp entre l'art 'retinien' et 'mental' est totalement artificielle et
qu'elle reposerait exclusivement sur l'ajoute du résultat d'un jeu de Scrabble
en guise de titre ("pour emmener l'esprit du spectateur vers des régions plus
verbales"). "Aucune force extérieure ne peut accroître la puissance d'une œuvre
artistique", écrit Victor Chklovski dans Mille harengs, "seule la structure même
de l'œuvre a ce pouvoir". (Victor Chklovski, La marche du cheval, Editions Champ
libre, Paris, 1973, p. 161.) Chklovski démontre que les œuvres d'art doivent
être abordées comme des objets avec une texture volontaire et non comme une
espèce de traduction de cette autre 'réalité' ou des idées de l'artiste. Un
titre peut faire partie de cette texture (Polistes!), mais la distinction
stupide et opportuniste faite par Duchamp entre l'art mental et l'art rétinien
ne permet guère d'en tirer des conclusions sensées.]
Quel que soit l'angle de vision, la perception du monde qui a été révélée par
les œuvres de ce flâneur est effroyablement futile. Des expérimentations? Quoi
qu'il ait pu affirmer (qu'il s'agisse de ses croisements adroits entre cubisme
et futurisme, ses jeux sérieux avec des disques optiques ou ses moulages ou
autres représentations dégoûtantes d'organes génitaux béants), Duchamp prend
toujours l'art comme point de départ.
Mais l'Art est un mal ancien et un plaisir encore plus vieux. "Nous devons créer
un nouveau plaisir", a dit un jour Foucault.
[Il ne s'agit ici aucunement de cette gaieté dont on nous rebat les oreilles
mais de la possibilité de créer de NOUVELLES FORMES DE PLAISIR, loin, par
exemple, de toutes les règles déjà évoquées de la sexualité. Dans une interview,
Foucault considère que le sadomasochisme crée des nouvelles perspectives de
plaisir qui n'étaient pas envisageables auparavant. Pour lui, ces pratiques
étaient une sorte de créativité, dont une des caractéristiques principales
serait la 'désexualisation' du plaisir. L'on pouvait, voulait-il dire, faire du
plaisir avec des choses très curieuses, comme des parties inusuelles de nos
corps, dans des situations inhabituelles, etc. Une de ces situations
inhabituelles est la science, dépourvue de son protocole.
Eisenhoet y ajoute aujourd'hui: pas un nouvel Art, mais de nouvelles formes de
plaisir, de cohabitation, d'expériences et d'intensités. Un but désespéré,
certes, mais un but quand même.
"Halte là!" s'exclame le lecteur encore plus éreinté mais toujours attentif.
Expérimentations, dites-vous. Expérimentations! Mais quelles expérimentations?
Et où est le rapport avec les véritables expérimentations de la Science?"
Sans aucun doute faut-il faire une distinction entre l'évolution réelle de la
science à travers les tâtonnements aveugles, heureux, fortuits, audacieux,
obstinés de centaines de milliers de chercheurs anonymes (un ensemble confus de
conventions indispensables et d'infractions tout aussi nécessaires à ces règles)
et la digne image de l'assurance et de l'efficacité avec laquelle la science est
actuellement associée ou présentée.
"J'ai quelque chose à dire sur l'Ordre, les Noms, les Descriptions, les Nombres
et les Applications de Particularia", écrivait Nehemiah Grew en 1681. "Pour le
premier point, je n'aime pas la raison invoquée par Aldrovanus pour faire
commencer l'Histoire des Quadrupèdes avec le Cheval... Encore moins celle de
Gesner, qui travaille de manière alphabétique. La véritable Échelle de la
Création (une grande abondance de Choses pour la Raison de chaque homme qui se
penche sur le sujet) est une question de Spéculation supérieure." En ce qui
concerne la méthodologie de la science, la situation a peu évoluée en réalité
depuis Nehemiah Grew. La science est utilisable, elle obtient des résultats
remarquables, mais ses progrès sont maladroits. Les classifications de la
biologie se fondent toujours sur des bases artificielles, Eysenck et Kamin
argumentent encore quant à l'hérédité de l'intelligence (Burt a-t-il oui ou non
falsifié ses enquêtes?), la théorie de la gravitation selon la mécanique
quantique est toujours fondée sur le graviton dont l'existence n'a jamais été
prouvée, les astronomes ne s'expliquent toujours pas comment les systèmes
galactiques seraient nés seulement trois cent milles ans après le Big Bang
originel (toujours à l'état d'hypothèse), certaines formes de cancer sont encore
guéries par des empoisonneurs et des bouchers anoblis, une grande partie des
progrès de la science est toujours due à des découvertes fortuites, des
hypothèses bancales ou même des falsifications.
Le progrès de la Science est en réalité une course d'obstacles désespérée. Mais
comment pourrait-il en être autrement ? Nous cherchons l'inconnu, nous cherchons
des réponses à des questions que nous devons formuler nous-mêmes, nous cherchons
le NOUVEAU.
"Je considère que ce livre vient à son heure", écrit Sir Derek H.R. Barton dans
la préface d'un ouvrage consacré aux découvertes scientifiques fortuites. "Sa
lecture vous démontre que le progrès scientifique ne peut ètre planifié. Un
projet soumis à un mécène potentiel s'appuie sur la connaissance usuelle, pas
sur l'inconnu. LA SCIENCE LA PLUS INTERESSANTE DOIT SE TROUVER DANS LE MONDE DE
L'INCONNU. Et comment passer du connu à l'inconnu ? A mon avis, la meilleure
manière consiste à aider ceux qui y sont déjà parvenus." (Royston M. Roberts,
Serendipity. Accidental Discoveries in Science, Wiley Science Editions, New
York, 1989).
Considérons la beauté insolite de cette progression à tâtons, de cette grande et
facétieuse danse.
V
La force d'une œuvre d'art réside rarement dans la découverte dont elle découle,
mais dans le pouvoir de l'artiste à transmettre des expériences en leur donnant
forme.
Dans les quatorzième et quinzième chapitres de Contre Sainte-Beuve (Noms de
personnes et Retour à Guermantes), Proust décrit comment le nom Guermantes
l'avait frappé au cours de sa jeunesse comme étant "pleins de magnifiques
images", et en quoi sa rencontre avec Mme de Guermantes fut une démystification.
D'abord il y a le nom, et sa magie, puis il y a la chose nue. "Ils ne sont plus
un nom", écrit Proust, "ils nous apportent forcément moins que ce que nous
rêvions d'eux".
Le contraire est tout aussi valable: même les choses les plus simples sont
éculées par leur nom.
["Les choses sont moins belles que le rêve que nous avons d'elles", écrit
Proust, "mais plus particulières que la notion abstraite qu'on en a".]
"La présence simultanée de la chose et du nom, comme pôles extrêmes de la
perception de la réalité", a dit Stroop, "font le caractère spécifique de
l'œuvre de Panamarenko. Voici un travail qui témoigne d'une fascination pour des
figures, des phénomènes et des événements presque mythiques,
[Dans les années 40, 50 et 60, les stars du cinéma, les personnages de B.D. et
les protagonistes de la science et de la navigation spatiale ont repris le rôle
de Mme de Guermantes.]
sans vraiment pour autant reléguer la chose à l'oubli".
Un travail d'artiste se base sur une problématique tatillonne, entourée d'une
aura impressionnante, ou sur une image sublime, que l'artiste s'approprie grâce
à un bricolage désespéré de rouages. Le résultat en est double: l'artiste aborde
les choses sans préjugé, sans se laisser limiter par des théories artistiques ou
scientifiques, sans images préconçues, de manière à leur donner une nouvelle
visibilité. Il leur donne simultanément un nouveau nom, comme Polistes, qui
remet le mythe à l'honneur. Ce NOUVEAU NOM n'enferme pas l'œuvre dans une
interprétation définitive, mais lui donne un caractère ambivalent et ironique,
grâce auquel le mythe et la chose se relativisent et se renforcent mutuellement.
Blablabla. Des machines ambitieuses et ingénieuses sont estompées par des
aspirations plus grandioses encore (partir pour toujours dans un nouveau
vaisseau spatial) qui, à leur tour, sont remises en question par l'air anodin de
ces mêmes objets. Ainsi, le grandiose se transforme sans arrêt en minuscule et
vice versa.
Caractère double et ironique, avec une attention simultanée pour la chose et le
mythe, un manque insolent de rigidité et d'univocité... Blablabla.
VI
Stop! Assez! Assez de conneries à propos de la prétendue essence de l'œuvre
suprême. L'essence? Quelle essence? "L'œuvre suprême", a dit Stroop, "est dénuée
de toute tension tragique". L'a priori du sérieux, a-il dit, est la dernière
trahison de l'authenticité.
Pesanteur? Il n'y a pas de pesanteur ici! Irresponsabilité totale! Amusement!
Aucune préoccupation pour le sens profond du concept d'expérience, ni pour le
dilemme de la Forme. De l'amusement! De l'amusement nouveau! Et s'il y a
pesanteur, c'est à eux de le sentir. Et s'ils ne ne la sentent pas, ils peuvent
aller se faire foutre.
Nouveau Château
(Nieuwe Lucht, Oude Klucht)
3 juin 1993 |