|
Marcel Broodthaers
(cv)

Hans Theys
LE SEAU DE NARCISSE
Un entretien avec J.S. Stroop à propos des films de Marcel Broodthaers
NARCISSE, INVENTEUR DU CINEMA
- Vous connaissez donc Marcel Broodthaers personnellement ?
J. S. Stroop: On se voyait au moins une fois par an, oui. Généralement pour
notre anniversaire, qui tombait le même jour. Mais çà, je vous l’ai déjà dit
avant-hier.
- Et parlait-il parfois de son œuvre ?
Stroop: Jamais. Mais çà aussi, je vous l’ai déjà dit. Marcel s’est in-stallé à
Venise car il en avait assez des trips narcissistes, égocentriques. ‘Marre de
l’art et marre de boire!’, il disait toujours. Mais c’était il y a plus de vingt
ans. Faut-il vraiment reparler de tout çà?
- Que voulait-il dire par ‘des trips narcissistes’ ?
Stroop: Vous connaissez le film ‘Une seconde d’éternité’ ? C’est un film
d’animation de 24 images montrant en une seconde comment sont composées trait
après trait les initiales de Broodthaers et projeté en boucle. L’idée qu’une
œuvre d’art peut être remplacée par le nom ou les initiales de l’artiste n’est
pas si nouvelle. Tout le marché de l’art repose sur cette conception. On se
contente la plupart du temps d’acheter ou de vendre des noms. Les œuvres d’art
font figure de caution et ne quittent même pas le coffre-fort après la
transaction, comme l’or de Fort Knox. Broodthaers, lui, donne une forme à cette
idée, la rend visible. Le narcissisme de ce court-métrage figure sans conteste
pour Broodthaers l’idolâtrie de son propre nom, mais il a aussi écrit un poème
dans lequel il associe la structure en boucle du film au regard inquisiteur de
Narcisse. Vous connaissez ce poème?
- Il a été publié quelque part ?
Stroop: Non, mais je dois l’avoir ici quelque part. Attendez… Zoé, viens ici…
(Il place le chat gris argenté sur son épaule gauche et le fait sauter en haut
d’une armoire. En atterrissant, le chat fait tomber une pile de papier d’une
centaine de pages. Dr. Stroop les ramasse et en refait une belle pile qu’il
commence tranquillement à feuilleter.)
Stroop: Oui, la voilà:
Une seconde pour Narcisse.
1 seconde pour Narcisse
c’est déjà le temps de l’éternité.
Narcisse a répété
indéfiniment le temps
de 1/24e de seconde.
La persistance rétinienne
chez Narcisse avait
une durée éternelle.
Narcisse est l’inventeur
du cinéma.
Et voici le petit texte qui l’accompagne:
« Sur le modèle Narcisse
j’ai voulu un film
d’1 seconde (24 images) pour moi seul.
(Je me regarde dans un film comme dans un miroir)
L’idée me suffisait… »
- Mais que cela signifie-t-il ?
Stroop: Ce n’est pas très clair tout çà. À part les grouillantes taches de
lumière sur l’écran, le cinéma est obscur : la réalité se trouve dehors. Comme
Narcisse, le visiteur de cinéma n’a aucune prise sur la réalité. Il faut
peut-être y voir aussi un lien avec l’aspiration à la renommée. Je ne sais pas,
mais il a écrit en 1963 à propos de Magritte: « Il est célèbre à New York. Tous
les tableaux de Magritte sont célèbres à New York. Magritte est célèbre ». Ces
répétitions suggèrent qu’il attachait de l’importance à la célébrité. C’est tout
à son honneur, à mes yeux. Mais bon. Si on se contente de considérer le
narcissisme comme une admiration sans bornes de soi-même, on a vite fait le tour
de ce concept. Mais si on voit le narcissisme comme une confrontation nécessaire
mais excessive au jugement des autres, alors on y voit la motivation de tout
artiste. Vous comprenez ? Les artistes ont besoin de se rendre visibles. Ils
veulent être vus. Ils recherchent en permanence la confirmation des autres.
Narcisse semble dépourvu d’une conviction intime, et se trouve dès lors piégé
dans une sorte de cercle de l’apparence. Son regard inquisiteur est prisonnier
d’une espèce de mouvement circulaire qui n’est jamais en phase avec le monde
extérieur et qui glisse sur son prétendu monde intérieur. Il a beau se
contempler dans son miroir, il n’apprendra jamais quelque chose sur lui-même.
Qui sait, il n’a peut-être même pas de monde intérieur. Peut-être n’existe-t-il
même pas de ‘vrai monde’ en dehors de ce petit cercle.
PERROQUETS ET TAUTOLOGIES
Stroop: La structure du narcissisme est tautologique. Une tautologie exprime
deux fois la même image dans une seule phrase. Pour Wittgenstein, chaque concept
de la beauté était tautologique, puisque nous ne connaissons la beauté qu’en
apprenant à connaître de belles choses. La tautologie occupe une place
particulière dans l’œuvre de Broodthaers parce que, comme Mallarmé, il pensait
que nous sommes enfermés dans les imperfections du langage et que comme
Magritte, il a exploré tous les rapports possibles entre un objet et son
illustration ou entre un objet et son nom. « Moi, je dis je, » dit-il. « Je…
dis… Je… dis… je… ». Telle une aiguille sur un disque rayé, il hésite au bord de
la parole, tout comme Narcisse dérape au bord de la vision. « Moi je tautologue,
» ajoute-t-il. A côté du magnétophone qui enregistre ce monologue, il y a un
perroquet dans une cage. Broodthaers est le perroquet de Mallarmé et de
Magritte, mais aussi de lui-même. Chacun de nous est le perroquet de sons qui
tourbillonnent dans son crâne. Il n’est pas sûr que Broodthaers lui aussi ait
pensé ainsi à propos du narcissisme, mais je pense que oui. Vous connaissez les
cadres de tableaux vides de la Section Publicité ?
- Documenta 5? Ce stand publicitaire pour la ‘Section des figures’ ?
Stroop: Oui, et puis la Section des figures elle-même ! Toutes ces
illustrations ou représentations d’aigles... Est-ce qu’elles ne montrent pas
chaque fois une sorte de face extérieure, si bien que l’intérieur nous échappe
probablement ? Vous croyez que c’est un hasard ? Regardez... Broodthaers fait de
la publicité pour ses propres œuvres. Ceux qui s’occupent d’art tombent toujours
d’un catalogue dans l’autre, disait-il. C’est pourquoi il expose le tirage
complet d’un catalogue (fichu) dans une vitrine scellée ou montre des
photomontages sous forme de séries de diapositives. Lorsque j’ai visité pour la
première fois une rétrospective de l’œuvre de Broodthaers, j’ai été saisi par
une espèce de cri silencieux qui sortait de toutes ces gravures encadrées, ces
photos collées et ces paroles isolées. C’était comme si les formes changeantes
des images qu’il montrait étaient devenues un bruissement maladroit ou
désespéré, un gargouillis grotesque qui bat contre nos têtes comme un bourdon
incessant.
- Contre votre tête.
Stroop: Contre ma tête, oui. Tous ces glissements, ces mouvements d’images, ces
copies d’une photo d’une gravure, ces photos d’une projection, le tracé d’un
mot, le commentaire d’une image, tous ces collages, ces découpages, ces mots
isolés, ces objets, ces vitrines, ces films, ces diapos, ces textes, tout cela
dansait dans un soulèvement de jupes tout en continuant à cacher quelque chose.
C’est une sorte de folie, un gâchage de bonnes formes, un tour de main, un
claquement de doigts, un doigt fourré dans l’oreille, des points tracés sur un
bout de papier. Mais c’est surtout un incessant glissement.
- Que voulez-vous dire ?
Stroop: C’est du tripotage futile. De la même manière que Narcisse est enfermé
dans le sondage infructueux de son reflet, personne ne peut rendre complètement
visibles ou palpables ses pensées, ses impressions. Mais quelquefois, la
futilité de ce tripotage devient éloquente et ne nous transmet plus une futilité
écrasante, mais une futilité aérienne, libératrice. Le rire et le sérieux se
mêlent chez Broodthaers comme une bande de papier tourné dont les extrémités
sont collées entre elles. Vous ne savez jamais de quel côté vous êtes et où l’un
commence et l’autre termine.
MALLARME ET MAGRITTE
Stroop: Voyez-vous le lien entre le narcissisme et le glissement ? Le
narcissique joue avec un puzzle représentant un tableau de la bataille de
Waterloo. Il se reconnaît dans Napoléon, mais il n’apprend rien sur lui-même ou
sur Napoléon. La seule chose qu’il peut faire est de célébrer son impuissance en
déplaçant les pièces et en les regardant sous tous les angles... Vous avez déjà
vu le générique de ‘Projet pour un film’ ? La caméra fait un mouvement plongeant
par-dessus un dessin qui représente une bande de film avec générique. Une bande
de film impossible, naturellement, parce que chaque image suivante est
différente. Et dans le petit film ‘Slip-test’, l’image glisse sur l’écran, comme
si le projecteur glissait, alors que nous voyons deux lutteurs essayant
vainement de s’immobiliser. Le poète déplace les mots dans la phrase, les met à
mal et leur impose une nouvelle mélodie qui fait apparaître l’objet dans une
nouvelle lumière, une lumière non entachée par la routine de la langue. C’est en
fait une forme de bricolage avec le langage. On doit nécessairement penser à
Schwitters face à l’œuvre de Broodthaers. Et à Magritte. Magritte a libéré la
peinture de la tyrannie de la beauté, de l’esthétique, vous dira Broodthaers.
Mais surtout, qu’a fait Magritte? Il a trouvé une manière claire, lumineuse
d’exprimer le mystère. C’est çà finalement Magritte: représenter le mystère
d’une façon claire. Vous comprenez ? Et comment s’y prend-il ? En décomposant le
mystère en quelques objets clairs et identifiables qu’il place côte à côte.
Broodthaers ne s’intéressait naturellement pas au mystère. Broodthaers était un
sociologue et un positiviste. Mais avec son étrange opiniâtreté, il a découvert
un point de convergence entre Mallarmé et Magritte. Magritte se basait
finalement sur la même esthétique que Mallarmé, qui se basait simplement sur le
‘surnaturalisme’ de Baudelaire. Une syntaxe disloquée arriverait, en l’absence
même de la fleur, à faire sortir la rose du blanc de la page. Une telle phrase,
qui par son déséquilibre jazzy arrache des aveux à la langue, peut être
considérée comme un coup de dés ou une constellation. Elle pourrait offrir une
issue de la structure tautologique de la langue ou de la beauté, même si elle
est formée de mots qui participent du hasard ou de la langue polluée par la
plèbe. Mais sa beauté classique n’a pas de prise sur le monde, qui reste aussi
chaotique que jamais.
UN COUP DE DES JAMAIS N’ABOLIRA LE HASARD
Stroop: Une grande partie de l’œuvre de Broodthaers est une réflexion sur cette
phrase. « L’alphabet est un dé à 26 faces », écrit-il. En 1969, l’année de la
création du Musée d’Art Moderne et l’année où il tourna ‘Un Voyage à Waterloo’,
il écrivit au dos d’une carte postale une lettre ouverte dont les points et les
virgules font penser aux petits cercles brillant comme des étoiles griffés dans
la pellicule du film ‘Le poisson est tenace’. Ce sont en fait les yeux de dés
qui ont glissé. Vous avez déjà vu la version par Broodthaers du ‘Coup de dés’ de
Mallarmé? J’en ai un exemplaire original ici (il rampe à genoux autour de mon
fauteuil, plonge la main dessous et en extrait une pile de livres). Regardez...
Vous voyez? Les vers de Mallarmé se cachent derrière des bandes noires
d’épaisseurs différentes en fonction du corps des lettres cachées. On y découvre
ainsi une cadence nouvelle. La mise en page se présente comme une constellation.
Vous sentez le rythme? La même chose est valable pour les répétitions apparentes
ou les fausses ordonnances de ses photomontages comme ‘Ma collection’, où on
dénote de manière étrange une sorte de frissonnement, comme l’a remarqué
Buchloh. Enfin soit. La seule chose que je voulais vous dire c’est qu’il semble
que presque tous les films de Broodthaers ont quelque chose à voir avec l’un ou
l’autre sujet. Le narcissisme d’un côté, le basculement ininterrompu des formes
de l’autre. Les deux sujets sont d’ailleurs directement liés au thème du voyage…
Oui ?
- Excusez-moi de vous interrompre, professeur, mais que voulez-vous dire par ‘le
basculement ininterrompu des formes’ ?
Stroop: Des milliers de représentations différentes d’un aigle cachent un aigle.
Nous filmons la silhouette d’un aigle. Mais nous découpons la silhouette de
l’aigle dans du noir. Quelque chose comme ça. Et de nouveau. La silhouette de
l’aigle fait penser à ‘L’atlas à l’usage des artistes et des militaires’ où le
territoire de tous les pays est de ‘taille égale’, de taille poétique ou
utopique, mais noircies, de telle sorte que les cartes sont rendues
inutilisables. Ces cartes noircies me font à leur tour penser aux verres de
lunettes tachés de crème fraîche dans le film ‘Berlin oder ein Traum mit Sahne’.
Ce qui est blanc devient noir. Les images sont sans cesse retournées, comme la
vérité chez Nietzsche, qu’il faut mettre à l’envers comme une hétaïre pour
percevoir sa nature cachée.
LE FILM, UN MENSONGE
Stroop: Ce qui intéresse Marcel Broodthaers entre autres dans le cinéma, c’est
le mensonge. Le cinéma est un mensonge. Pour le comprendre, nous devons
naturellement commencer par nous rappeler qu’une image en mouvement n’existe
pas. Pour une raison ou pour une autre, nous l’oublions sans cesse. Un film
n’est rien d’autre qu’une succession d’images statiques. Le mouvement est
suggéré par une feinte optique bancale, une illusion optique branlante. Et bien,
ce qui semble intéresser Broodthaers, c’est la vérité de cette illusion…
Nouveaux trucs, nouvelles combines! Il ne faut pas oublier que Broodthaers
posait en imposteur. La même chose vaut pour son musée, qu’il a nommé quelque
part une fiction, un petit mensonge pieux, pour porter le débat sur la ‘mise en
scène de la vérité’ dans ce qu’on appelle les vrais musées... Le film ‘The Last
Voyage’ par exemple ne montre rien d’autre qu’une série de diapos colorées à la
main pour une lanterne magique et c’est pourquoi il utilise tant les cartes
postales dans ses films. Les cartes postales ne bougent pas. (Tout en étant
utilisé par des gens qui bougent.) Mais Broodthaers les emploie parce qu’il est
toujours en quête d’une autre et nouvelle sorte de mouvement. Prenez ce petit
tableau dont vous parliez, par exemple. Savez-vous de combien de manières
différentes il l’a utilisé? Il l’a exposé, tout simplement. Il l’a utilisé comme
objet dans la série de diapos ‘Bateau tableau’. Il l’a utilisé pour le film
‘Analyse d’une peinture’, dans un cadre doré. Et il l’a utilisé pour le livre
et le film ‘Un voyage en Mer du Nord’, livre se présentant comme un film,
tandis que le film peut être considéré comme une lecture du livre. Mais çà, vous
l’aviez remarqué vous-même. Je pense qu’il est clair que Broodthaers veut
évoquer une autre sorte de mouvement à travers la mise en page. Pour comprendre
cette autre sorte de mouvement, il faut d’ailleurs examiner les photos de Marcel
Broodthaers. Vous connaissez le catalogue ‘Marcel Broodthaers in
Zuid-Limburg’? Attendez, je vais le chercher…
(Il me montre deux photos sur lesquelles on voit trois tireurs à l’arc. Sur la
première photo, on voit de gauche à droite comment le premier tireur place sa
flèche, le deuxième tend l’arc et le troisième lâche la flèche. Sur la seconde
photo, le premier tireur est sur le point de lâcher la flèche, le deuxième juge
son tir et le troisième se retourne satisfait.)
Stroop: Vous voyez ? Ici, le mouvement est contenu dans une seule image. Pas un
vrai mouvement naturellement, mais pourtant le même type de vibration qu’on
trouve dans les photomontages.
- Certains peintres ne recherchent-ils pas le même effet ? Et n’est-ce pas la
raison pour laquelle Broodthaers utilisait ce petit tableau d’amateur dans ses
films ?
Stroop: Il y a évidemment une sorte de mouvement dans ce petit tableau. La
perspective n’est pas tout à fait correcte, mais il a toutefois une sorte de
profondeur. Vous avez les bateaux à l’horizon, les deux bateaux qui approchent,
la chaloupe à l’avant-plan à droite, la bouteille flottante dans le coin
inférieur gauche. L’eau qui bat contre la proue du navire et la mise en page
avec des images de dimensions différentes créent aussi une illusion de
mouvement. À tout cela s’ajoute bien entendu le thème de la mer et du voyage en
mer. Le rêve du touriste éternel, toujours perdu dans l’exotisme du dix-neuvième
siècle. Songez par exemple aux reproductions des gravures dans ‘Un jardin
d’Hiver’… La mélancolie et le rêve inquiet sont d’ailleurs liés au narcissisme.
Le touriste est quelqu’un qui ne prend pas vraiment part à la vie sociale qui
l’entoure. Il ne voit rien non plus. Il ne voit que les choses qu’il connaît
déjà. Il ne voit que lui-même. Il rêve pourtant d’être marin, explorateur ou
pirate.
- De là les cartes postales dans ses films?
Stroop: Ces cartes postales proviennent naturellement du musée. Tout musée qui
se respecte vend des cartes postales à l’entrée. Après avoir tourné ‘Un Voyage à
Waterloo’, Broodthaers a demandé à son épouse Maria Gilissen d’imprimer sur
papier de carte postale les photos qu’elle en avait faites. Il ne faut pas
oublier que Broodthaers avait remplacé les tableaux dans son musée par des
cartes postales. Cela n’a aucun sens de dissocier ces choses. L’œuvre de
Broodthaers est comme une toile d’araignée. Tous les fils sont reliés entre eux,
directement ou indirectement. Tirer sur un fil revient à tirer tout de travers.
La bouteille flottante fait par exemple référence à l’histoire ‘Manuscrit trouvé
dans une bouteille’ d’Edgar Allan Poe, qui fait à son tour référence à ses
traducteurs Mallarmé et Baudelaire (‘Invitation au Voyage’ ou ‘Anywhere out of
the world’). Le voyage fictif est aussi sans doute une réponse au faux mouvement
qui caractérise le cinéma. Broodthaers a dit à plusieurs reprises que l’art est
une question de conquérir autant d’espace que possible. Les films doivent aussi
être considérés de ce point de vue-là.
ET LES CARTES POSTALES?
- Et les cartes postales ?
Stroop: Le film ‘Mauretania’, par exemple, montre des images d’une carte postale
dans des travellings horizontaux alternant avec des images de la mer. Mais
regardez un peu l’air penché des cheminées de ce bateau... Elles sont sans doute
construites ainsi pour donner l’impression que le bateau va plus vite... Vous ne
pensez pas que c’est justement pour cela qu’il a choisi cette carte postale?
- Et le film ‘Paris (Carte Postale)’ ?
Stroop: Il n’y a pas la moindre carte postale dans ce film. On y voit trois vues
de Paris : la tour Eiffel, la Seine et un pont ferroviaire. Pour le reste,
quelques légendes en blanc avec des mots comme postcard, cartolina postale,
levelezö-lap et briefkaart. Le film lui-même est devenu une carte postale, tout
comme ‘Un film de Charles Baudelaire’ est devenu une espèce de musée, un lieu où
le passé est rendu palpable et où le temps semble réversible.
CINEMA BAUDELAIRE
- Pourquoi avoir choisi ‘D’après une idée de Charles Baudelaire’ comme
sous-titre du film ‘Une seconde d’éternité’ ?
Stroop: On peut imaginer plusieurs raisons. D’abord, Baudelaire est l’inventeur
des ‘correspondances’, des synesthésies devenues art. C’est pourquoi un des
tableaux littéraires porte le nom ‘Baudelaire peint’. C’est du moins ce que je
pense. Mais Broodthaers fait aussi allusion à un vers du poème de Baudelaire ‘La
beauté’, dans lequel une Beauté froide et implacable déclare : « Je hais le
mouvement qui déplace les lignes ». Broodthaers suggère que la Beauté s’exprime
ici sur le médium cinéma. Mais il n’y a pas d’art avec tant de lignes mouvantes
que celui de Broodthaers et celui de Baudelaire. Dans le grand débat sur la
peinture, Baudelaire prenait toujours le parti du coloriste Delacroix contre le
tireur de lignes Ingres. « Un bon dessin », écrit Baudelaire, « n’est pas une
ligne dure, cruelle, despotique et rigide qui entoure un personnage comme un
carcan. Un dessin doit être comme la nature, vivant et mobile ».
- Et Broodthaers préférait Ingres ?
Stroop: Oui, mais je ne sais pas si cela a beaucoup d’importance. Je ne sais pas
trop comment l’expliquer. En bons catholiques, Baudelaire et Broodthaers
semblent partir de l’idée qu’il existe un monde réel et même une vérité.
Seulement, ils semblent ne pas pouvoir accumuler assez de preuves dans ce sens.
Tout se passe comme si la réalité n’était jamais là, alors que tout ce qui est
inatteignable les étouffe. Comment dire? Vous avez vu l’installation ‘Un jardin
d’Hiver’?
- Non, pas encore.
Stroop: Regardez surtout le film. Dans le film, on voit un moniteur et sur ce
moniteur, on peut voir Broodthaers qui promène un chameau à l’intérieur du
Palais des Beaux-Arts pendant un vernissage. Imaginez un peu. Vous vous trouvez
au milieu d’une mise en scène avec quelques palmiers des pays chauds, des
chaises pliantes de chez Pittoors et un écran vidéo. Sur les murs, des
reproductions photographiques de gravures. Une de ces gravures représente
quelques dromadaires dans une oasis. Tout d’un coup, le projecteur commence à
tourner et vous voyez comment a vécu cette ‘installation’. Et que voyez-vous ?
Un film montrant une image vidéo d’un homme marchant avec un vrai chameau. Le
vrai chameau semble moins réel que les dromadaires représentés sur la gravure.
Mais en même temps, c’est l’inverse qui se produit. À cause des deux caméras et
de la double projection (d’abord l’image vidéo du chameau sur le moniteur puis
l’image du moniteur dans le film) qui forment une sorte de double écran entre le
spectateur et le ‘vrai’ événement, justement à cause de cette distance, toute la
scène paraît plus réelle. Comment est-ce possible? Et bien, ce qui est devenu
réel, c’est un sentiment de perte. Quelque chose devient réel quand on nous en
prive. Et donc, ce film parle d’une absence vertigineuse, d’une aspiration
continue vers un quelconque ailleurs, de l’impuissance de l’artiste et de la
manière dont cette mélancolie, ces rêves et cette impuissance sont rendus
tangibles. Il parle de perte, je veux dire, mais je ne peux pas l’exprimer mieux
que çà.
Fontaine d’Amour, 8 novembre 1996 |
 |
|
Foto: Maria Gilissen |
|
|
 |
|
Foto: Maria Gilissen |
|
|
 |
|
|
 |
|
|
 |
|
|
 |
| |
 |
| |
 |
| |
 |
|
|
 |
| |
 |
| |
 |
 |
 |
|
BOOKS BY HANS THEYS

NEWSPAPER BY HANS THEYS

ESSAYS
Le seau de Narcisse,
1996
De emmer van Narcissus,
1996
De leegte van Waterloo, 1996
Een
droom met slagroom, 1996
Mannen met Gusto, 1998
Men with Gusto,
1998
Un voyage à Waterloo, 1995
Kunstenaarsbewegingen
in de jaren
zestig en zeventig, 2000
Mouvements artistiques des années soixante et septante, 2000
|